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Chroniques

Attentats de Charlie Hebdo : bilan des réflexions

mathiaswalter.fr

Crédit photo : mathiaswalter.fr CC

Les semaines ont passé depuis l’attentat dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, à Paris, suivi de la double prise d’otages à Dammartin et à Vincennes. La couverture médiatique des événements a provoqué de nouvelles réflexions sur des thèmes déjà connus : les périls de l’information en continu, l’opposition entre la sécurité du public et son droit à l’information; l’importance de l’exactitude de l’information et la diffusion en boucle d’images violentes.

L’information en continu

Les chaînes de télévision, les radios, les sites d’information et les réseaux sociaux ont suivi en temps réel, seconde par seconde, le déroulement des attentats, compliquant le travail des forces de l’ordre. « Le rythme même de l’information en continu pose des problèmes particuliers lors d’événements graves en train de se produire : vacuité de nombre de témoignages, recours à des experts autoproclamés, reprises de rumeurs », explique le sociologue et spécialiste des médias Jean-Marie Charon, dans une entrevue au Point. Images filmées en plein coeur de l’action policière, comptes-rendus en direct… Une course à l’information qui met en lumière la difficulté pour les journalistes de concilier dans un monde médiatique la lenteur d’une enquête et l’urgence de l’actualité.

Cette « traque médiatique » à l’allure d’une fiction policière ou d’un jeu vidéo a été dénoncée par de nombreux observateurs, comme la journaliste de La Croix Dominique Quinio : « L’info en continu, l’instantanéité recherchée sur les sites d’information ou sur les réseaux sociaux créent une tension extrême. On y travaille si vite qu’il n’est pas sûr que toutes les informations soient contrôlées, on y donne sans recul des précisions qui pourraient gêner le travail des forces de sécurité. » L’analyse du sociologue des médias François Jost abonde dans ce sens. « Il y a chez les téléspectateurs l’envie de suivre les événements au plus près et à partir du moment où on nous fait vivre les choses en direct, il y a une dimension de spectacle, ça fait vibrer, on guette les rebondissements, comme dans un film. Il y a une fascination pour le récit. »

Invité à l’émission On n’est pas couché, le philosophe Michel Onfray regrette quant à lui le trop-plein d’émotion des journalistes et le manque d’analyse et de mise en perspective des événements. « Quand on a des journalistes qui font des écoles de journalistes, qui sont payés pour être journalistes, c’est à dire pour être informés, c’est à dire pour connaître les dossiers, on a envie d’autre chose que ce que l’on voit en temps normal, c’est à dire du surcommentaire. »

Sécurité et droit à l’information

Information sur la présence des clients cachés dans la chambre froide du magasin Cacher; annonce à tort de l’arrestation des terroristes; interview en direct de la sœur d’un jeune homme qui révèle que son frère n’est pas otage, mais caché dans l’imprimerie; diffusion de la mise en place du dispositif policier avant l’assaut final, autant d’exemples qui confirment l’incompatibilité de l’impératif de rapidité de l’information avec le tempo plus lent de l’enquête, comme le rappelle un haut gradé de la police à l’AFP : « Le temps de la police n’est pas celui des médias, surtout depuis l’apparition de Twitter et des chaînes d’info en continu, mais il faut trouver un modus operandi ».

Au regard des dérives constatées, fait rare, le Conseil supérieur de l’audiovisuel a publié une mise en garde invitant « les télévisions et les radios à agir avec le plus grand discernement, dans le double objectif d’assurer la sécurité de leurs équipes et de permettre aux forces de l’ordre de remplir leur mission avec l’efficacité requise ».

Le CSA a distribué, le 11 février, des mises en demeure et des mises en garde à des chaînes de télévision et des radios françaises.

François Jost rappelle que les terroristes sont avant tout des téléspectateurs. « D’une part, il est possible que les médias apportent des informations en direct aux terroristes. Mais d’autre part, et c’est encore plus préoccupant, ils renseignent de potentiels terroristes pour de futurs attentats. » Les révélations d’anciens membres du Raid ou du GIGN — invités sur les différents plateaux télé — sur les stratégies policières adoptées lors de prises d’otages sont « irresponsables ».

La diffusion d’informations erronées

Le soir même de la tuerie de Charlie Hebdo, le nom des deux terroristes Chérif et Saïd Kouachi ainsi que celui d’un troisième présumé suspect ont circulé sur les réseaux sociaux, avant d’être repris par certains médias. Or, le troisième « suspect » se trouvait au lycée au moment du drame.

La publication de l’identité d’une personne innocente est-elle liée à un manque de vérification de la part des journalistes, dans un contexte où les rumeurs se propagent à la vitesse de l’éclair, ou aux autorités policières qui ont mal informé les journalistes?

Streetpress rapporte que c’est le journaliste controversé Jean-Paul Ney qui a d’abord publié sur son compte Twitter un avis de recherche policier sur lequel figuraient les noms, prénoms et dates de naissance des trois suspects, accompagné du message : « On vous tiens [sic] enfants de putains ».

Le profil de ce journaliste, déjà détaillé dans l’Humanité, « aurait toutefois pu alerter nombre de personnes »comme le fait observer Rue89 et mener à d’autres vérifications. « Quelques heures auparavant, ce même journaliste publiait sur le réseau social une photo de sa carte de presse et d’une arme à feu avec ce commentaire : « Aujourd’hui, je vais au bureau avec un pétard à la ceinture et des gens pour nous protéger. Voilà où nous en sommes… » ».

Les journalistes ont la responsabilité de vérifier l’information avant de la publier. Dans cette course effrénée à l’information, plusieurs médias se sont malgré tout armés de patience et n’ont divulgué le nom des trois suspects que lorsque l’avis de recherche a été publié par les autorités policières, réputées être des sources fiables.

Soulignant que les journalistes n’obtiennent pas d’eux-mêmes les noms des présumés terroristes ni le fait qu’il y aurait plusieurs otages, Jean-Marie Charon identifie un problème de compétence et de responsabilité également du côté des hiérarchies. « Ici se retrouve la question sensible de la relation entre journalistes spécialisés dans les faits divers ou police-justice et des policiers, des gendarmes, leurs hiérarchies, voire les entourages des ministres de tutelle », dit-il.

Malgré cette possible responsabilité des autorités policières, le CSA a mis en garde, sans faire de distinction, LCI et i>Télé ¾ lesquels ont diffusé le nom du faux suspect avant l’autorisation des forces policières ¾ et BFM TV, France 2 et i>Télé, qui ont attendu l’aval des policiers pour la diffusion de l’avis de recherche contenant le nom d’une personne innocente.

La reprise en boucle d’images violentes

Peu de temps après la tuerie à Charlie Hebdo, la vidéo amateur de l’exécution d’un policier a circulé sur les sites Internet. Certains médias ont diffusé la vidéo dans son intégralité sans floutage. Le Point a créé la polémique en faisant sa une avec la photo du policier au sol mis en joue par un des frères Kouachi. Si le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, a dénoncé une « atteinte à la mémoire du policier disparu », le directeur de la rédaction Etienne Gernelle interrogé par l’AFP considère que « la barbarie, il ne faut pas seulement en parler, il faut la montrer ».

Alors, diffuser les vidéos violentes des attentats : droit du public à l’information, spectacle morbide ou propagande? Dans une entrevue au Figaro, la sociologue et spécialiste des médias Marie Lhérault explique que « le problème ne vient pas de l’image, mais de sa reprise en boucle sur les chaînes d’informations pour alimenter les flux »tout en soulignant que « la répétition empêche la réflexion du spectateur d’avancer ». Montrer des images violentes, c’est selon elle entrer dans le jeu des terroristes qui « jouent beaucoup avec la violence des images pour semer la terreur ».

Interrogé quant à la diffusion des images de l’assaut de l’Hyper Cacher et de la mort d’Amedy Coulibaly, Jean-Marie Charon estime qu’il faut partir du fait que ces images auraient de toute façon circulé, vu la multiplicité de ceux qui peuvent désormais diffuser celles-ci. « La question est donc de trouver le bon positionnement. Celui qui respecte les victimes, les sensibilités du public. Celui qui valide les faits et permet d’interpréter ceux-ci. »

Pour Marie Lhérault, ne pas montrer ces images n’est pas se censurer« La déontologie des journalistes, estime-t-elle, c’est peser le pour et le contre, se demander : « Est-ce que ces images apportent quelque chose de plus à l’information? » Cette valeur informative de l’image est également soulignée par Francois Jost qui considère que l’image a servi à communier devant l’horreur, mais pas à informer le public.

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