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Chroniques

Conseils non-sollicités aux journalistes

 

Depuis l’élection de Barack Obama, en 2008, le Président fait face à une opposition systématique de la part des républicains, dont l’objectif avoué est de limiter sa présence à la Maison Blanche à un seul mandat. Résultat : les réformes proposées par la présidence subissent des délais d’acceptation interminables ou sont tout simplement battues en brèches sous les assauts du jeu politique partisan. Dans leur ouvrage « It’s even worst than it looks »[1], les politologues Thomas E. Mann et Norman J. Ornstein proposent quelques conseils aux médias pour forcer les élus à éviter l’extrémisme partisan qui plombe le système législatif américain.

 

La presse possède cet immense pouvoir de prévenir certaines dérives. Il s’agit d’un pouvoir réel, protégé par le premier amendement de la Constitution des États-Unis et défendu par la Charte canadienne des droits et libertés. L’application de ce pouvoir reste cependant tributaire de la volonté des médias et des journalistes de l’exercer. Y a-t-il de la place pour un journalisme plus prêt de l’idéal du chien de garde dont se réclame une part importante des membres de la presse? De façon plus précise, la presse politique peut-elle contribuer à  assainir le jeu politique partisan souvent dénoncé pour ses excès? Les politologues américains, Thomas E. Mann et Norman J. Ornstein, croient que oui, pourvu que les médias veuillent s’en donner la peine.

 Fais ce que dois

Les médias constituent la courroie de transmission privilégiée par les formations politiques pour transmettre leur message aux citoyens. L’impact de ce jeu de propagande, sur la population, varie selon la nature du sujet. Pour Mann et Ornstein, l’absence d’un filtre médiatique serré peut cependant avoir un effet dévastateur. Selon les deux auteurs, c’est le rôle des médias d’aider les citoyens à se retrouver au travers de la masse d’informations contradictoires qui inonde l’actualité.

 Voici quelques-uns des conseils émis par Mann et Ornstein que nous reproduisons en traduction libre.

Premier conseil : « aidez vos lecteurs, auditeurs et téléspectateurs à bien comprendre la polarisation qui sépare les différentes formations politiques. Chacun des partis est différent en plusieurs aspects. » Il faut documenter ces différences, en faire des reportages et montrer quels sont les impacts de ces différences sur le citoyen ordinaire.

Deuxième conseil : « ne vous réfugiez pas derrière la paroi protectrice du traitement égal de l’information. Racontez l’histoire comme elle est. » Qui dit la vérité? Qui la manipule? Qui paralyse les travaux du Parlement? Comment? Pourquoi? « Le traitement équilibré d’une situation déséquilibrée constitue une distorsion de la réalité qui ne sert pas les citoyens. » L’importance qu’accordent les médias à présenter les deux côtés d’une médaille, dans une même proportion, est une erreur. Les médias doivent rapporter la vérité. En politique, par exemple, les partis impliqués dans un conflit ne sont pas également responsables de la situation. « Les journalistes doivent tenir compte de cette responsabilité différenciée de la même façon qu’ils traitent de façon différente la victime et le fautif d’un délit de fuite

Troisième conseil : « la vérification des faits représente une avancée notable pour la qualité de l’information offerte au public. Pourquoi reléguer ces vérifications en arrière-page d’un article ou à la suite d’un reportage? Il faut inclure ces vérifications de faits à l’intérieur même des textes et même, dans l’amorce des reportages. Plus encore : il faut répéter ces vérifications chaque fois qu’un politicien falsifie les faits. »

Quatrième conseil : « il faut arrêter de traiter les guerres partisanes comme des phénomènes d’ensemble dans lesquels les politiciens sont amalgamés. Certains politiciens plus que d’autres mènent l’obstruction parlementaire. Les journalistes doivent le nommer et expliquer aux citoyens les raisons de son comportement. »  Il ne suffit pas de dire qu’un projet de loi a été battu en Chambre. Il faut expliquer pourquoi.

Cinquième conseil : « la plus grande responsabilité des médias en démocratie est d’aider les citoyens à choisir de manière éclairée leurs représentants. » En ce sens, les journalistes ne doivent pas se limiter à présenter les plates-formes des partis de façon linéaire, mais aussi, à expliquer comment ces partis gouverneront une fois au pouvoir. Chacune des formations à une histoire, de même que les candidats. Quelle est cette histoire? Les journalistes doivent la raconter afin d’amener les acteurs politiques à expliquer comment ils gouverneront, compte tenu de leur historique, mais aussi, des contraintes institutionnelles et conjoncturelles auxquelles ils seront confrontés.

Ces cinq recommandations trouvent leur origine dans la réalité politique très particulière des États-Unis. L’obstruction systématique des parlementaires est devenue la norme depuis plus d’une décennie au sud de notre frontière et le phénomène s’est accentué avec l’élection de Barack Obama. Ainsi, les nominations faites par le président à des postes publics sont contestées de façon systématique et l’adoption de réformes, en santé pour ne nommer que celle-là, est longuement retardée ou bloquée pour des raisons strictement partisanes. Il pourrait être tentant d’évacuer ces recommandations sous prétexte que la situation au Canada, avec son régime parlementaire, est différente de celle des États-Unis.  Le faire serait toutefois se priver d’une réflexion intéressante.


[1] MANN Thomas E et ORNSTEIN Norman J., « It’s even worst than it looks : how the american constitutionnal system collied with the new politics of extremism », Basic Books, 2012.

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