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Chroniques

Couverture médiatique d’agressions sexuelles: l’autre côté de la médaille

Le magazine du Conseil de presse s’est entretenu avec deux victimes d’agression sexuelle dont le procès a été médiatisé. Elles ont gracieusement accepté de nous parler de leur expérience avec les médias. Veulent-elles garder leur anonymat? Pourquoi parler aux médias? La médiatisation de leur histoire peut-elle avoir des effets positifs?

 Julie*

Julie s’est retenue. Elle voulait le crier, l’écrire partout et dénoncer publiquement ce que son agresseur lui a fait. Elle pensait souvent aux autres femmes, celles qui se feraient peut-être prendre. Elle a porté plainte, et elle a attendu. Les policiers ont été consciencieux, ils ont fait leur enquête. Puis il a été arrêté. Pour le moment, les procédures judiciaires sont à peine amorcées, le procès ne s’est pas encore déroulé. Julie se retient pour parler encore, en attendant son témoignage.

Le nom de son agresseur et les circonstances de son agression ont été rapportés dans les médias. Julie n’a pas écouté les reportages à la télévision, mais on lui en a parlé. Est-ce que vous auriez voulu les voir? À demi-mot, elle répond : « Je n’étais pas déçue de le manquer ». Elle a lu les articles sur internet. C’était bref, elle n’avait rien à leur reprocher. Les journalistes ont respecté l’ordonnance de non-publication, son nom n’a pas été dévoilé; c’est ce qui lui importe le plus. Elle veut préserver une sphère d’intimité. Lorsqu’elle est allée rencontrer le procureur de la Couronne au Palais de justice, un homme la regardait bizarrement. Il voulait s’approcher d’elle. Elle a remarqué le caméraman qui se tenait à côté de lui, c’était un journaliste. « Je pense qu’il voulait savoir si j’étais prête à aller lui parler. Un peu plus et je me mettais mon capuchon sur la tête. Je ne voulais pas qu’il me filme, je ne voulais pas qu’il me voie. J’ai eu peur. »

Julie était angoissée à l’idée de voir son histoire médiatisée avant de porter plainte. Elle ne voulait pas faire la première page des journaux. Après la mise en accusation, elle a été surprise par le nombre de médias qui ont rapporté son histoire. Tout a été plus gros qu’elle le pensait. Pourtant, elle est satisfaite que les journalistes aient repris son histoire. Les articles font appel au public, les policiers ont informés les médias que l’agresseur aurait peut-être fait d’autres victimes – il y en a peut-être d’autres qui se cachent. Au moins, elles pourront se sentir en sécurité en apprenant qu’il est arrêté. Timidement, elle nous confie, en parlant de la publication des photos de son agresseur : « Honnêtement, voir sa photo avec les menottes au poignet, ça fait du bien. Personne ne dépose la plainte pour ça, mais ça fait du bien quand même. »

Quand elle est allée lire les articles sur Internet, les commentaires l’ont vraiment choquée. Un homme a écrit qu’elle avait tout inventé, que l’agresseur était innocent et que Julie irait probablement en prison pour avoir menti. Elle ne comprend pas pourquoi le média a laissé le commentaire, ne sont-ils pas sensés modérer? Le débat sur la culpabilité de l’accusé, ça se fait devant le juge, pas en bas d’un article de sept lignes sur Internet. Comment vont réagir les autres victimes, s’il y en a,  qui n’ont pas encore dénoncé? Julie s’est encore retenue et n’a rien dit.

***

« On n’a pas de plaisir à raconter ça à des gens. C’est déjà très difficile d’en parler aux policiers. Je suis contente de l’avoir fait quand même. » Mais pas question de parler face à face avec des journalistes. Elle n’est pas là encore. Julie est une femme déterminée, mais vulnérable. Elle attend son procès, le jour où elle devra peut-être témoigner. Est-ce que vous allez vouloir parler aux journalistes après le procès? Peut-être, peut être pas. Ça servirait à quoi de parler aux médias? Elle se pose la question. Si elle le fait un jour, ça serait pour aider les autres victimes. Pour leur dire de ne plus se cacher.  « Je n’ai pas envie de devenir une vedette. Ce n’est pas l’idée. Mais je l’ai vécu d’une manière tellement intense, toute seule. Je me suis dit que je n’étais pas la seule personne qui se sentait comme ça. Il y a peut-être plusieurs autres victimes à qui ça arrive. Comment on s’en sort? Qu’est-ce qu’on doit faire pour s’en sortir? Il y en a des moyens. »

* Pseudonyme

Geneviève

« C’est moi qui a contacté les médias le jour du jugement. Comme ça, les gens allaient savoir ce qu’il avait fait. Il ne pourrait pas mentir à sa femme ou à ses enfants, tout le monde allait savoir la raison pour laquelle il allait en prison. » Elle a regardé son agresseur dans les yeux quand elle est passée à côté de lui lors de son procès. Elle a témoigné et raconté en détail tous les sévices qu’elle a subis. Quand le juge a imposé la peine d’emprisonnement, Geneviève s’est dit qu’il était un peu comme son père dans le fond. Il la protégeait. Après avoir été agressée sexuellement à plusieurs reprises au cours de son enfance, Geneviève a gardé le silence. « Je me suis cachée longtemps, j’ai eu honte. Beaucoup honte. Honte, honte, honte. La honte ce n’est pas un mot assez fort pour dire ce que l’on vit, les victimes d’abus sexuels. » Quand elle prononce le mot honte, elle pèse chaque lettre, chaque syllabe. Une fois qu’elle avait décidé de parler et de dénoncer son agresseur, il n’y avait plus de retour en arrière possible. La honte appartient à lui, pas à elle.  

Après le prononcé de la sentence, le journaliste Matthieu Boivin est venu parler à Geneviève. Surprise, elle a accepté de lui accorder une entrevue. Le lendemain, sa photo et son histoire étaient en deuxième page du journal Le Soleil. «L’article était vraiment merveilleux, je n’ai rien à redire. Le journaliste a utilisé mon témoignage comme un appel aux autres victimes d’agression sexuelle de porter plainte. Il a parlé de l’effet libérateur que ça apporte aux victimes. […] Il a bien reçu et transmis ce que je voulais dire. Je suis contente et fière. » L’article a eu un effet bombe. Elle a été sollicitée par tous les médias, autant à la télé, à l’écrit qu’à la radio. Elle a accepté toutes les demandes d’entrevues, elle voulait rejoindre des victimes d’agressions qui se cachent encore. Leur dire qu’il fallait dénoncer, leur dire que c’était leur agresseur qui devrait avoir honte, pas elle. La plupart des médias ont été respectueux, mais pas tous.

Geneviève ne mâche jamais ses mots: «Denis Lévesque, c’était la pire entrevue que j’ai vécue». Lors de l’entrevue en direct, l’animateur posait des questions de façon à ce qu’elle réponde par « oui » ou par « non ». Il lui posait des questions sur les détails des agressions et sur sa vie qui a été très difficile. Il la plaignait et l’a dépeinte comme une pauvre victime. Elle ne pouvait rien dire, à part répondre « oui » ou par « non ». «Durant la pause, j’ai dit au caméraman: C’est quoi cette affaire-là? [Note de la rédaction: Elle n’était pas dans le même studio que l’animateur] Je ne suis  pas venue ici pour ça. C’est dégueulasse ce qui se passe. Je n’aime pas ça.» Au retour de la pause, elle a tenté de reprendre le contrôle de l’entrevue, mais trop tard, c’était déjà terminé. «Mon objectif ce n’est pas de faire pitié. Je ne veux pas que le monde me voit comme ça, ce n’est pas le message que je veux transmettre.» Geneviève ne veut pas de pitié, elle est en mission. Elle veut travailler avec des victimes d’agressions sexuelles et des organismes pour partager son histoire.  Surtout, aider les victimes. «Elles sont dans un néant qui ne leur appartient même pas» déclare Geneviève, outrée par la profonde injustice de cette réalité.

Mais lors de l’émission de Denis Lévesque, elle n’était plus une femme en mission. Elle était une pauvre petite fille sans défense. «La vie c’est déjà assez difficile, on ne va pas empirer les choses avec des affaires sensationnalistes. On peut-tu dire que oui, c’est arrivé. Mais dire aussi ce que la personne fait pour s’en sortir et quels organismes sont là pour aider. Pourquoi on ne met pas l’accent sur l’action, sur ce qu’on peut faire? [Il faut] Mettre l’accent sur l’aide, il y a pas juste la misère.» Elle revient de trop loin pour être réduite à n’être qu’une histoire aux détails scabreux.

Si c’était à refaire, est-ce que vous parleriez encore aux médias? Oui. En fin de compte, l’attention a eu des effets très positifs. Après la parution de l’article du Soleil un organisme voué à l’aide aux victimes d’agression sexuelle a publié une réponse dans le journal. Selon eux, le témoignage de Geneviève aurait assurément un effet libérateur pour plusieurs victimes. Est-ce que vous accepteriez encore les demandes d’entrevues de tous les médias? Du tac au tac, elle réplique : «Je vais les choisir».

 

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Le Magazine du Conseil de presse remercie Julie et Geneviève pour leur générosité.

Nous remercions également le regroupement des CALACS pour leur collaboration.

Toutes les femmes et adolescentes résidant aux Québec ayant été victime d’agression sexuelle ainsi que leurs proches peuvent contacter le CALACS et un de ces centres affiliés afin d’obtenir du soutien.

Site internet : http://www.rqcalacs.qc.ca/

Ligne téléphonique d’urgence : 1-888 933-9007

 À lire également: Un récit d’agression sexuelle exceptionnel, Une tâche funambulesque

 

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Commentaires (2)

  1. Julie attend encore de témoigner. En février 2017, cela fera 5 ans qu’elle attend. Depuis ans,<elle vit avec le jugement des autres aussi.

  2. Depuis 5 ans, elle vit dans la peur et le jugement des autres.

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