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Chroniques

Journalistes sous les feux croisés à l’université

Déjà pris entre l’arbre et l’écorce, soit entre policiers et manifestants, les journalistes couvrant le conflit étudiant ont dû faire face à une autre entrave, récemment : la décision de l’UdeM de leur bloquer l’accès à un immeuble investi par le SPVM. Témoignages de trois journalistes.

David Santerre, qui forme l’équipe des Patrouilleurs de La Presse avec le photographe Patrick Sanfaçon, était présent sur le campus de l’Université de Montréal (UdeM), le 28 août, quand la direction de l’établissement a refusé l’accès aux journalistes au pavillon Jean-Brillant. Le Service de police de la Ville de Montréa (SPVM) procédait alors à des arrestations dans l’immeuble.

Agressivité

Quand le duo a tenté de pénétrer dans le pavillon, un gardien de sécurité de l’Université lui a « agressivement demandé de quitter », rapporte M. Santerre. Le journaliste et le photographe ont eu beau essayer de discuter, l’argument du droit du public à l’information n’a pas fait broncher le gardien.

« À un moment donné, on s’est dit : ²on va choisir nos combats². J’ai essayé d’entrer par une autre porte, sans photographe. »

L’équipe a finalement pu franchir le seuil de l’immeuble en après-midi, et être témoin d’une opération du groupe tactique d’intervention du SPVM, après que l’Université eut levé l’interdiction d’accès. « On a été pris en souricière avec les étudiants », dit David Santerre.

Consignes floues

En plus de constituer une entorse au principe de liberté de presse, la décision de l’Université de refouler temporairement les médias ajoute à la confusion qui existe déjà quant à l’accès des journalistes sur les campus, estime M. Santerre. « De façon générale, dans les endroits où il y a des gardes de sécurité, on nous dit qu’on ne peut pas filmer. En fait, les directives semblent mal définies. »

Le journaliste de La Presse raconte que son photographe et lui se sont fait interpeller par un gardien de l’université, à un autre moment du conflit, alors qu’ils n’étaient pas sur le terrain de l’institution. « On était allés filmer une manif à l’Université de Montréal. On était sur le trottoir. Un agent de sécurité nous a dit : ²Vous ne pouvez pas filmer. Vous devez voir avec la direction.²»

La directive donnée mardi par la haute direction de l’Université était toutefois claire et formelle, a confirmé au Magazine du Conseil de presse le conseiller principal au service de relations médias de l’Université de Montréal, Mathieu Filion. À la suggestion du SPVM, l’accès a été interdit aux journalistes, pendant une intervention policière dans les murs du pavillon. L’interdiction a toutefois été maintenue plus longtemps que nécessaire, admet le porte-parole, en raison de problèmes de communication.

Témoins indirects

Faute de pouvoir être les témoins de première ligne des événements, les représentants des médias doivent colliger de l’information indirecte, déplore Caroline Belley, journaliste à télévision de Radio-Canada. Mme Belley était aussi sur le campus de l’Université de Montréal, le 28 août.

« On doit s’en remettre aux deux versions qui sont sur le terrain. Les policiers vont dire que les manifestants ont fait du grabuge, qu’il y a eu des méfaits ou des voies de fait, et en contrepartie, du côté des manifestants, c’est toujours le même discours qui revient, c’est-à-dire qu’ils n’ont rien provoqué du tout, que ce sont les policiers qui leur ont foncé dessus, qu’ils ne faisaient pas de grabuge, etc. Nous, on doit s’en remettre à ces deux versions que l’on doit exposer chaque fois pour être équitable – c’est ce que commande notre métier. »

Hostilité

Caroline Belley et David Santerre notent par ailleurs que les autorités sur les campus ne sont pas les seuls à vouloir leur mettre des bâtons dans les roues. « Lundi [le 27 août], à l’UQAM, c’est les manifestants qui ne voulaient pas qu’on filme », dit M. Santerre. Des étudiants les ont invectivé, son collègue et lui, les accusant de faire de la désinformation et de ne pas respecter leur vie privée, en les filmant au moment où ils défiaient la loi 12, rapporte-t-il.

« Sur le terrain, tout dépendant des manifestants qu’on rencontre, on n’a pas toujours bonne presse, confirme Caroline Belley. Je vous dirais que ceux qui sont le plus activistes nous détestent, dit-elle, en ajoutant que les positions très campées de certains éditorialistes ou commentateurs, relativement au conflit, ont peut-être généré cette animosité. On met souvent tous les journalistes dans le même sac. On ne devrait pas, mais c’est comme ça. »

Peu avant d’accorder une entrevue au Magazine, le 29 août, Mme Belley voyait son caméraman se faire bousculer par un manifestant, lors d’une levée de cours au pavillon des sciences de la gestion de l’UQAM. Comme son collègue David Santerre, elle souligne que les manifestants ne sont pas tous hostiles.

« Moi, j’ai eu des commentaires positifs sur le terrain, des remerciements, dit la journaliste de Radio-Canada. Mais j’ai eu aussi des invectives. Et je vous dirais que même du côté policier, on ne nous aime pas plus, ils sont méfiants envers nous. On n’a vraiment pas le bon rôle, d’un côté ou de l’autre. »

Bousculés par la police

Les journalistes de la télévision communautaire CUTV ont goûté plus souvent qu’à leur tour aux gaz lacrymogènes et aux bousculades policières. Ce média, qui prend le parti d’un journalisme militant pour la cause étudiante, a fait sa marque depuis le début du conflit par une couverture en temps réel des manifestations, très près des points chauds.

Mardi dernier, une équipe de CUTV s’est retrouvée prise en souricière dans le pavillon Jean-Brillant, à l’UdeM. Poussés et bousculés par les agents au moment de l’intervention du groupe tactique d’intervention du SPVUM, les membres de l’équipe ont également déploré, lors d’une conférence de presse tenue le lendemain des événements, des bris d’équipement. Un journaliste bénévole, Anthony Côte, a subi une blessure à l’avant-bras au moment de l’échauffourée.

« CUTV va demander la restauration de tous les équipements qui ont été endommagés et nous avons l’intention de faire une plainte pour les dommages physiques et émotionnels qui ont été causés aux membres de notre équipe », a mentionné Laura Kneale, directrice de CUTV.

« Ça ne fait pas partie du métier? » a demandé un journaliste à Anthony Côte, après que ce dernier eut relaté les événements pendant la rencontre de presse. « Vous croyez que ça fait partie du métier, que de se faire frapper quand on exerce son droit à l’information? Si ça fait partie du métier, c’est bien triste. J’accepte les risques que je prends, mais je trouve extrêmement triste que le SPVM ne respecte pas des droits qui sont reconnus nationalement et internationalement. Si on a des organisations comme Reporters sans frontières, qui protègent la liberté d’information des journalistes et qui les protègent des violences physiques, politiques et psychologiques dont ils peuvent être victimes, je trouve que non, ça ne devrait pas faire partie du métier. En aucun cas. »

En collaboration avec Julien Acosta

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