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Chroniques

Penser hors de soi

Auteure: Catherine Voyer-Léger
Ce texte a été publié originellement sur le blogue de Catherine Voyer-Léger sur Voir.ca. Nous le reproduisons ici avec l’aimable autorisation de l’auteure. Catherine Voyer-Léger a été membre du Conseil de presse de 2007 à 2009 et a assuré au cours de ce mandat la présidence du comité des plaintes.

Quand il est question d’individualisme, on parle surtout du règne de l’opinion. Mais cela me semble moins significatif que l’étiolement d’une pensée qui s’articulerait en termes d’enjeux sociaux. Car, quoi qu’on en dise, le « je » du chroniqueur n’est pas le « je » limité du vécu. Je peux tout à fait avoir une opinion personnelle et qui soit informée d’autre chose que de mon expérience individuelle. C’est plutôt la multiplication de ce deuxième « je » qui me plonge dans un grand désarroi.

Ça me frappait déjà quand j’enseignais au milieu des années 2000. Les cours sur le féminisme étaient toujours les plus révélateurs à cet égard, peut-être parce que par sa nature même le sujet renvoie à une identité intime. Toujours est-il que les commentaires du type: « Mais moi il est gentil mon chum… » étaient matière courante. Il fallait recommencer du début. Premièrement, le patriarcat ne parle pas de gentillesse ou de méchanceté. Il décrit un système d’aliénation, souvent intériorisé par les hommes comme par les femmes, qui encastrent les identités sexuelles dans des idées reçues et souvent au détriment de l’épanouissement des femmes. Deuxièmement, on n’analyse pas un phénomène social en se basant uniquement sur son parcours individuel.

Dans cette ère qui se veut créative et où on se gargarise de penser « out of the box », il ne faudrait pas oublier le « out of yourself ». Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas se nourrir de ce qui nous arrive, mais comprendre que nous ne sommes pas, en nous-mêmes, un barème social.

J’ajouterais que penser la société, c’est interroger certains enjeux au-delà de nos besoins individuels et immédiats. S’extraire du clientélisme politique, c’est aussi cesser de se concevoir comme un consommateur de décisions. Pensons à ces gens riches qui ont demandé qu’on leur fasse payer plus d’impôts! On peut croire en une mesure sociale même si elle ne nous apporte pas des avantages individuels.

C’est David Desjardins, à travers sa série sur la procréation médicalement assistée, qui m’a permis de vraiment en prendre conscience. C’est sans doute complètement niaiseux, mais je n’avais jamais fait le lien entre mon désaccord avec la nouvelle mesure de remboursement du gouvernement du Québec et mon propre désir d’avoir un enfant… à tout prix. Ça m’a frappée en lisant cette chronique de voir que des femmes dans ma situation estimaient de façon catégorique que le fait d’avoir un enfant est un droit. Sans rien enlever à la douleur de ceux qui ne parviennent pas à avoir un enfant naturellement, je me suis opposée à cette décision de Québec, essentiellement pour une question de priorité du système de santé. Et jamais, pendant que le débat avait cours, je n’ai pensé qu’il me concernait personnellement. Dans ce cas-ci, je ne crois pas que la meilleure décision pour moi est la meilleure décision pour la société.

Cette difficulté à sortir de soi dans l’expression des idées est sans doute le visage le plus dangereux de l’individualisme. Elle s’exprime dans la compréhension que les gens font de phénomènes sociaux au regard de leur expérience et dans leur difficulté à penser le monde en dehors du vécu individuel (le leur ou celui qu’on leur raconte). Elle s’exprime aussi dans la culpabilisation individuelle qui caractérise maintenant presque toutes les causes, faisant toujours porter à l’individu le poids du changement. Je ne dis pas que nos choix individuels n’ont pas d’impact, mais les luttes sociales doivent aussi passer par des décisions collectives (changement législatifs, limitation des actions de grandes entreprises, mise en place d’institutions, etc.).

L’une des conséquences majeures de ce phénomène est la difficulté à utiliser des concepts comme celui de patriarcat, d’aliénation, de classes sociales, de système. Ces concepts ne font aucun sens quand le réel n’est considéré que par un bout de la lorgnette et que la pensée sociologique s’avère impossible. Il n’est peut-être pas étonnant, dans ces circonstances, d’assister à la légitimation d’un certain discours populiste qui pose le bien-être individuel du « vrai monde » au coeur de ses considérations. Les gens sont nécessairement sensibles à ce discours puisqu’on ne semble pas leur avoir appris à se penser autrement, comme partie d’un tout.

Qui blâmer pour ce règne du « Moi, je… »? Non pas tant le « Moi, je pense que… » où il y a au moins le germe d’une pensée. Mais le « Moi, je suis… » où l’expérience est posée comme un fait incontournable, le vécu individuel comme une preuve empirique. Qui blâmer, donc? Failles du système d’éducation? Martèlement des médias qui posent de plus en plus le client/lecteur/consommateur au centre de leur travail? Ou l’air du temps, simplement?

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