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Chroniques

Photojournalisme : jusqu’où peuvent aller les retouches?

La technologie propose une foule de possibilités aux photojournalistes pour améliorer leurs photos, mais doivent-ils pour autant user de toutes ces options ?

Couleurs criardes, ciels saturés, blancs éclatants : les retouches photo permettent de transformer radicalement les images originales. Il est aujourd’hui si facile, grâce à des logiciels comme Photoshop, Lightroom ou Aperture, d’apporter des modifications aux photos qu’on est forcé de se demander jusqu’où peut-on aller dans les retouches sans pervertir la réalité?

En 2010,  le photojournaliste Stepan Rudik a été disqualifié du concours World Press Photo pour avoir effacé un bout de pied dans l’arrière-plan d’une photo. Jean-François Leroy, directeur du festival de photojournalisme Visa pour l’image de Perpignan, approuve cette décision sans aucune hésitation. « Certains ont dit : ce n’est pas grave, c’était une photo de sport. Mais si j’enlève une kalachnikov sur une photo en Syrie, ce n’est pas grave? Ou quand un photographe met deux colonnes de fumée alors qu’il n’y en a qu’une à Beyrouth, ce n’est pas grave? Oui, c’est grave! On ne fait pas de l’art, on fait de l’information », précise-t-il

Photo d'origine (à gauche) et photo soumise au WPP par Stepan Rudik

« Il y a un gros débat en ce moment autour des retouches, mais c’est un débat qui existe depuis toujours en photo et qui n’a jamais été complètement réglé : est-ce que la photo c’est la réalité ou pas ? » poursuit François Pesant, photojournaliste indépendant représenté par l’agence Polaris. Il rappelle qu’au début de la photographie, on faisait appel à des mises en scène en raison du temps d’exposition trop long. « La technologie ajoute des composantes, mais la question de base demeure : si le photographe fait une mise en scène, est-ce que ça reste de l’information? »

Pour le photographe et vidéaste de La Presse, François Roy, la nouvelle doit rester pure. « On doit limiter les retouches sur tout ce qui est ‘nouvelle’, et ça inclut le sport et le spectacle. À La Presse, on se limite à ce qu’on pouvait faire en chambre noire. On parle de recadrer, équilibrer les couleurs, c’est tout! »

Pourtant, les modifications sont de plus en plus répandues et ne sont plus l’apanage des photographes, mais sont également le lot des équipes de graphistes chargées de travailler les images. « En France, il y a eu cette photo de Rachida Dati (alors ministre de la Justice) dont Le Figaro avait effacé une bague, parce qu’on trouvait que ce n’était pas bien pour les électeurs. D’autres gomment aussi régulièrement les bourrelets de monsieur Sarkozy : ce n’est pas acceptable », estime Jean-François Leroy.

« À Visa, on essaie de demander des fichiers pas trop manipulés. Qu’on travaille un peu le contraste ou la courbe colorimétrique, je suis d’accord. Mais après quand on vous fait une photo de nuit quand ça a été pris en plein jour, ça se voit et ça me gêne », précise-t-il.

Quant à fixer une limite à ne pas dépasser, pas facile de trancher. « Le bon goût universel, ça n’existe pas et chaque personne a sa sensibilité », rappelle Jean-François Leroy. « La retouche enlève souvent beaucoup à la photo. Quand on met trop l’accent sur les outils, on commence à perdre en ce qui a trait au message », constate pour sa part François Pesant.

La photographie numérique n’offre cependant pas autant de latitude au photographe avant la prise de vue. En pellicule, le choix du film permettait notamment au photographe d’ajouter a priori une touche personnelle, et minimisait les retouches après la prise de vue. Puisque plusieurs concours de photographie exigent maintenant de voir le fichier RAW (fichier brut qui n’a pas subi de transformations informatiques), les photographes, même puristes, se questionnent sur les transformations acceptables pour maintenir leur regard sans abuser des retouches. Le défi est de taille pour un amoureux de la pellicule comme François Pesant:  « Si le fichier RAW c’est la ‘vérité’, ça signifie qu’on a toujours le même film. Est-ce qu’on peut au moins modifier le fichier pour le faire ressembler à ce qu’un film nous apporterait? » La question est lancée.

Voir aussi : Photojournalisme: des applications qui trompent le public?

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Commentaire (1)

  1. C’est une question sans fin et pourtant terriblement inutile.

    C’est vrais, à l’époque de l’argentique, TOUTES les photos étaient « retouchés » (je préfère le terme « élaboré », « magnifié » ou « exprimé »).

    Premièrement, le choix du film, de la chimie de développement avait une réelle importance quant à l’expression de l’image (contraste, saturation, etc…), tout le monde connait le coté dramatique de la Tri-X.

    Mais ce n’est rien à coté du tirage, où on retravaillait les contrastes, la lumière de façon localisé et donc non objective (et graphique, malgré l’information de la photo), avec la possibilité de par exemple rendre une photo de guerre beaucoup plus rude (contrastes et lumières bien sales) afin de rendre ça plus spectaculaire dans le seul et unique but de faire pleurer dans les chaumières (le spectaculaire c’est toujours mieux vendu).

    Il y avait enfin la repique qui permettait de « peindre » sur un tirage pour virer un élément. Staline et Lenine le faisait régulièrement à des fins de propagande, la presse s’en servait également pour rendre une photo plus « lisible ».

    Alors oui, effectivement, le numérique permet de faire tout ça avec beaucoup plus de facilité et plus rapidement, mais n’a rien inventé, ça a toujours existé et été utilisé, la vrais question étant de savoir où doit s’arrêter cette retouche pour ne pas tomber dans la manipulation.

    Par exemple, la photo discalifié n’aurait pas du l’être, ce pied n’a aucune valeur informative. Après, si le photographe n’a pas su faire cette photo sans ce pied, c’est pas que c’est un génie de la photographie.

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