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Bell – Astral: naissance d’un géant?

Quels avantages les Canadiens tireront de l’acquisition d’Astral Media par Bell Canada? C’est la question, à la fois simple et complexe, à laquelle doit répondre le Conseil de la Radiodiffusion et des Télécommunications du Canada pour entériner ou non la transaction. Les enjeux financiers sont importants : la transaction est évaluée à 3,38 milliards de dollars. Les enjeux stratégiques le sont également : l’acquisition d’Astral permettrait à Bell de mettre la main sur 84 stations de radio à travers le pays et sur 24 chaînes de télévision spécialisée, ce qui en ferait le plus important joueur sur le marché francophone au Canada.

Dans l’état actuel des choses, Astral Média comprend notamment Canal Vie, Canal D, Super Écran, Musique plus, Télétoon, Vrack et Historia, et s’approprie plus de 70 % des revenus publicitaires de la télévision spécialisée francophone au pays. Mais c’est aussi les stations de radio NRJ, Rouge FM et Boom, répartis dans une douzaine de marchés au Québec. Bell possède, pour sa part, CTV, acquise en 2001, de même que les chaînes sportives RDS et TSN, ainsi que leurs multiples rejetons. Selon la direction de Bell, le regroupement des deux joueurs lui permettrait de « renforcer grandement [sa] position concurrentielle (…) sur l’important marché des médias au Québec ».

Or, ce renforcement laisse bien peu de gens indifférents sur la petite planète média du Québec. Le nombre de commentaires acheminés au CRTC parle de lui-même : l’agence réglementaire a reçu « 1 600 observations et 8 000 lettres types » de la part de personnes et de groupes interpellés par le sujet en l’espace de quelques semaines. Si les intentions de Bell vis-à-vis d’Astral recueillent leur part d’appuis (l’ADISQ, Zénith Optimédia et Shaw communication ont déjà accordé leur appui), des voix s’élèvent pour dénoncer la transaction. Le président-directeur-général de Québecor, Pierre-Karl Péladeau, estime que l’entente entre les deux géants de l’industrie « comporte un nombre effarant de précédents auquel nul autre pays occidental, soucieux de diversité, de concurrence et de démocratie, n’aura eu à faire face. » Le chef du Bloc Québécois, Daniel Paillé, craint pour sa part la délocalisation du siège social d’Astral vers Toronto à plus ou moins brève échéance. Dans ce concert d’opposition où s’entremêlent considérations financières et nationalisme économique, des voix s’élèvent pour s’interroger quant à l’impact de la transaction sur la diversité de l’information.

Concentration des médias

Il y a consensus autour du fait que l’achat d’Astral par Bell entraînerait forcément une plus grande concentration du paysage médiatique canadien et québécois. Avec cette transaction, Bell disposerait d’une quarantaine de chaînes de télévision spécialisée et d’une centaine de stations de radio au pays. Selon les chiffres avancés par le journaliste Jacques Beauchamp dans un reportage diffusé sur les ondes de l’émission Désautel, à Radio-Canada, le nouveau géant accaparerait environ 24 % des parts d’écoute du marché de la télévision francophone. Ce serait énorme, mais toujours moins que les 30 % que détient actuellement son principal concurrent, Québecor. Si on s’accorde pour reconnaître que cette transaction renforcerait effectivement la position de Bell sur le marché québécois, l’impact potentiel de la transaction recueille des avis partagés.

Options consommateurs, par exemple, soutient que la naissance de ce nouveau géant se traduirait inévitablement par une augmentation des tarifs pour les consommateurs. Dans son mémoire présenté au CRTC, l’Union des consommateurs craint pour sa part que cette acquisition ne réduise la diversité des voix et la qualité de l’information au Québec. « Bell omet de mentionner dans sa demande [au CRTC] que cette transaction inclut tout de même plusieurs chaînes de radio alimentées notamment par un service centralisé de nouvelles. Le fait qu’Astral ait annoncé la concentration de tous ses services d’information radio était déjà une source de préoccupation en ce qui a trait à la diversité et à la forme de l’information. Le fait que ce service d’information […] passe aux mains de Bell ne fait que compromettre davantage l’indépendance et l’intégrité du contenu. » Cette préoccupation rejoint celle du PDG de Québecor, Pierre-Karl Péladeau, qui a pourtant lui-même été fréquemment critiqué pour avoir mis en place des stratégies de convergence au sein du conglomérat médiatique qu’il dirige. Dans son mémoire présenté au CRTC, le 11 septembre, M. Péladeau soutient que « c’est près de 90 % de nos dépenses de programmation qui sont consacrées au contenu canadien, permettant ainsi au milieu culturel du Québec de bénéficier d’énormes retombées et à nos services d’information de contribuer à l’édification d’une démocratie solide étant donné le rôle majeur que jouent les médias électroniques en cette matière. »

Le plaidoyer de Pierre-Karl Péladeau n’impressionne pas le professeur de journalisme de l’Université Laval, Florian Sauvageau, qui s’amuse par ailleurs du parallèle tracé par M. Péladeau entre la transaction Bell–Astral et l’empire Mediaset de Sylvio Berlusconi, en Italie. Dans un échange par courriel, le professeur Sauvageau soutient : « Je ne vois pas […] en quoi la transaction crée des problèmes si graves pour l’information au Québec. Québecor fait une bataille pro domo [pour son propre intérêt]. » Même regard critique du côté du professeur de communication, Pierre Bélanger, de l’Université d’Ottawa. « Je ne crois pas que la qualité de l’information soit mise en cause [par cette transaction]. Bell achète des chaînes de télévision spécialisée où il n’y a pas d’information. Quant aux 84 stations de radio, ce sont essentiellement des radios musicales qui présentent de courtes capsules d’information généralement repiquée d’agences de presse. S’il y a un effet, ce sera une amélioration de la quantité d’information puisque Bell promet la création d’une agence de presse nationale francophone. »

Un argument avancé pour dénoncer la transaction tient aux pressions qui seront exercées sur le marché publicitaire. Les observateurs s’entendent pour dire que la nouvelle position de Bell lui permettra d’offrir des contrats publicitaires très compétitifs, ce qui pourrait se traduire par une baisse des revenus de certains concurrents, dont Québecor, et, éventuellement, mener à une diminution des sommes investis par ces mêmes concurrents dans l’information. « C’est un argument intéressant », observe Pierre Bélanger. « Je pense qu’on doit clairement s’attendre à une baisse de prix pour les acheteurs de publicité. La naissance du nouveau géant va augmenter la concurrence parce que Bell sera en mesure d’offrir des prix et des amalgames de produits publicitaires très compétitifs. » En achetant Astral, Bell ne fait pas différemment que Québecor, soutient par ailleurs le professeur de l’Université d’Ottawa. « Québecor est présent en télévision, dans les journaux nationaux, les hebdos régionaux, dans l’édition, l’imprimerie et le spectacle. Il faut se rappeler aussi que Québecor a acheté Vidéotron pour 5,4 milliards de dollars en 2000. Imaginez ce que ça voudrait dire aujourd’hui. » L’intérêt des consommateurs, la diversité des voix et la qualité de l’information, ce sont, dans le contexte actuel, de faux débats, soutient Pierre Bélanger. Selon lui, le véritable enjeu, celui qui fait que la question prend autant de place actuellement au Québec, tourne autour des revenus publicitaires que pourrait arracher Bell avec son acquisition. Ce n’est pas compliqué estime M. Bélanger : « la dernière chose que souhaite Québecor, c’est de voir un gros stand à patates s’installer en avant du sien… »

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