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Avis

Avis du Conseil de presse du Québec – Les tribunes téléphoniques : émissions d’information ou spectacles médiatiques?

Septembre 1998 - Le Conseil de presse est régulièrement saisi, par le public, des plaintes au sujet des tribunes téléphoniques diffusées par divers médias. Ces réactions l’amènent à examiner ce phénomène médiatique. Pour le Conseil, le problème que suscitent certaines tribunes téléphoniques ne relève pas de la formule elle-même : émissions d'affaires publiques laissant à l'auditoire invité l’occasion de s'y exprimer, les tribunes peuvent en effet constituer des occasions de discussions valables, des forums d'échanges enrichissants. Le Conseil s'inquiète ici du danger des « tribuns téléphoniques » et de leurs recours à la désinformation. Alors est-il souhaitable que le Conseil s'évertue à inscrire dans la catégorie dite des affaires publiques des émissions qui, en réalité, relèvent non pas du journalisme, mais d'un spectacle radiophonique? Il est ainsi nécessaire de faire une nette distinction entre de véritables tribunes téléphoniques et la performance de « tribuns téléphoniques » ou des « spectacles radiophoniques ».

Depuis sa fondation, et davantage au cours des cinq dernières années, le Conseil de presse est régulièrement saisi, par le public, de plaintes au sujet des tribunes téléphoniques diffusées par divers médias, surtout radiophoniques.

Les auteurs de ces plaintes, de même que les témoignages verbaux entendus par le Conseil, ces dernières années, signalent les outrances verbales et les dérogations aux règles élémentaires de l’éthique professionnelle; ils déplorent en outre le niveau de langage discutable qu’emploient plusieurs animateurs; ils s’élèvent contre des propos offensants, discriminatoires, voire haineux, dont ceux-ci font usage à l’antenne. Ces réactions et observations amènent donc le Conseil à examiner de plus près ce phénomène médiatique.

« Les tribuns de la radio : écho de la crise d’Oka », ouvrage publié en 1995 sous la direction de Florian Sauvageau, Pierre Trudel et Marie-Hélène Lavoie, nous rappelle que la formule des tribunes téléphoniques, importée des États-Unis au milieu des années 1950, s’est répandue rapidement ici avec succès au moment où les réseaux se livrent une vive concurrence pour contrer l’érosion de l’écoute radiophonique au profit de la télévision. Fin des années 1970, les multiples tribunes téléphoniques apparaissent comme l’arme privilégiée des stations de radio AM dans leur guerre à finir avec les stations FM. Aujourd’hui, en cette fin des années 1990, la santé financière des stations de radio AM est directement liée au succès ou l’insuccès des animateurs-vedettes des émissions dites de  » lignes ouvertes « .

Cette concurrence n’a pas toujours contribué à élever la qualité des émissions et le niveau des débats sur les ondes dirigés par les animateurs. Dans quelques cas persistants, l’auditeur a plutôt l’impression d’assister à une surenchère de propos vulgaires, injurieux, grossiers ou sans fondement.

Ainsi, André Arthur traitera le général de Gaule de « bâtard », « d’enfant de chienne », de « salaud » dans une émission au cours de laquelle il commente l’érection d’un monument à la mémoire de l’ancien président de la République française. (1) Un autre jour, alors que le ministre libéral Gérard-D. Lévesque est atteint d’un cancer incurable, le même animateur en parle comme d’un « agonisant irresponsable », approuve les auditeurs qui invitent le ministre à « crever au plus vite  et incite le peuple à aller « cracher sur sa tombe ». (2)

Quant à l’animateur Gilles Proulx, il dira sur les ondes d’une station montréalaise que les femmes assistées sociales sont des « grosses torches qui mangent des chips et boivent du cola en écoutant les émissions les plus stupides ». (3)

Au-delà de la vulgarité et de l’incitation à la haine que véhiculent ces propos, le Conseil de presse s’inquiète d’un danger plus pernicieux, parce que moins évident, de ces  » tribuns téléphoniques  » : leurs recours fréquents à ce qu’il est convenu d’appeler la désinformation, c’est-à-dire l’action d’informer faussement en présentant dans les médias une image déformée, tendancieuse ou incomplète de la réalité.

À plusieurs reprises au cours des dernières années, le Conseil de presse a été à même de constater que les André Arthur, Gilles Proulx ou Louis Champagne – pour ne nommer que ceux-là – vont souvent présenter de simples rumeurs comme des faits vérifiés; qu’ils n’hésiteront pas à lancer des chiffres ou des affirmations sans fondement, bref qu’ils ne défendront habituellement qu’une facette de la réalité.

C’est le cas, par exemple, lorsque Gilles Proulx prétend que « 30 % de la clientèle de la sécurité du revenu est composé de fraudeurs »; ou que « 275 des 300 individus s’étant présentés à une offre d’emploi sont des personnes assistées sociales en bigoudis voulant travailler au noir ». (4)

C’est aussi le cas d’André Arthur quand il traite, sans distinction, les employés du ministère des Transports du Québec « d’imbéciles, encornés, incompétents, emmerdeurs (…) des fuckers, bâtards, maudits chiens sales de fonctionnaires »… Cette diatribe était causée par une opération de dénombrement de véhicules sur un boulevard, opération qui, on l’aura deviné, déplaît à l’animateur. André Arthur invitera d’ailleurs ses auditeurs à lancer des bouteilles vides aux travailleurs du MTQ. Toujours au cours de la même émission, il posera la question suivante : « Est-ce qu’à ta connaissance, il y en a qui ont rentré dedans? Y a-t-il des gens qui les ont frappés intentionnellement? J’offrais un repas au restaurant à qui les frapperait, moi!  » (5)

Pour sa part, Louis Champagne attaquera pendant près d’un mois le Procureur général du Québec et le ministère de l’Énergie et des ressources naturelles, dans une cause d’occupation illégale du territoire public qui le concerne directement. Dans cette affaire, la station qui l’emploie à l’époque reconnaîtra que l’animateur a tenu des propos « grossiers, excessifs et gratuits , et qu’il a utilisé les ondes à des fins personnelles. (6)

Constat majeur

Il est clair pour le Conseil que le problème que suscitent certaines tribunes téléphoniques ne relève pas de la formule elle-même. Émissions d’affaires publiques laissant une large part à l’auditoire invité à s’y exprimer, les tribunes peuvent en effet constituer des occasions de discussions valables, des forums d’échanges enrichissants.

On notera que plusieurs émissions, reprenant cette formule à la télévision et à la radio, respectent les règles déontologiques du journalisme quant à la rigueur et à l’objectivité. On l’a vu dans le passé à CJMS et TVA, et c’est toujours le cas aujourd’hui pour RDI et à la radio de Radio-Canada.

Le Conseil de presse doit reconnaître la popularité grandissante des tribunes téléphoniques. Les plus écoutées sont souvent les plus fautives en termes de déontologie. Pourquoi?

Les qualités de communicateur et de vulgarisateur des animateurs, leur langage accessible, leur style direct, leur capacité à aborder divers dossiers en donnant l’impression de les posséder à fond, sont autant de facteurs qui peuvent expliquer le phénomène.

Mais il y a plus. « Enfin quelqu’un qui ose dire ce qu’on pense! Enfin quelqu’un qui n’a pas peur de dire les vraies affaires! Enfin quelqu’un qui nous « défend », pourra-t-on entendre de la bouche d’auditeurs qui téléphonent à « leur » animateur pour le féliciter ou renchérir sur son point de vue.

Pour le Conseil, l’identification des auditeurs aux  » tribuns téléphoniques  » souligne le fait que ces derniers, en n’hésitant pas à traiter crûment de sujets d’actualité que les grands médias n’abordent pas souvent, agissent comme de véritables exutoires pour une partie de la population qui semble y reconnaître sa propre voix et l’unique possibilité de s’exprimer franchement et publiquement.

Même, preuves à l’appui, est-ce que l’on traite aussi souvent qu’il le faudrait de ces assistés sociaux et de ces chômeurs qui effectivement fraudent le système? Des abus commis par certains prétendus réfugiés politiques? Des exagérations de certains mouvements marginaux?

Dans la société actuelle, il y a de plus en plus de sujets qu’il est difficile d’aborder pour un journaliste ou un média, sans être immédiatement intimidé par l’activisme d’un lobby ou d’un autre, ou bâillonné par les menaces de poursuites judiciaires plus ou moins dilatoires. Par facilité, par conformisme ou par souci de ne pas heurter, n’a-t-on pas trop souvent tendance à pécher par excès de rectitude politique?

Cela doit faire réfléchir quiconque s’intéresse à la qualité de l’information, et en particulier ceux qui y travaillent. En se faisant les pourfendeurs de la rectitude politique et les champions du contre-courant, les « tribunes téléphoniques » bafouent trop souvent les règles du journalisme. Mais ils révèlent peut-être en même temps un vide dans nos médias et dans notre pratique actuelle du journalisme.

Problématique

Le problème ne réside pas dans le fait que les animateurs de tribunes téléphoniques se démarquent par leur personnalité forte et originale et qu’ils revendiquent en conséquence le droit de s’exprimer franchement et sans détours. Au contraire, les décisions rendues par le Conseil de presse au cours des années témoignent de la latitude reconnue aux journalistes, chroniqueurs, éditorialistes et caricaturistes quand il s’agit d’exprimer une conclusion, une opinion, un jugement. Dans tous les cas, le Conseil se préoccupe avant tout de la conformité aux faits, de l’équité et de l’équilibre dans l’argumentation, plutôt que de l’opinion elle-même ou de la façon de la formuler.

Pourtant, année après année et de plus en plus fréquemment, le Conseil doit reconnaître que la marge de manœuvre tolérée par notre pratique journalistique et ses règles d’art paraît encore trop étroite pour quelques animateurs qui rejettent toute forme de contrainte.

Malgré les blâmes qu’on leur signifie, malgré les réprimandes du Conseil canadien des normes de la radiotélévision et les avis du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes, il faut bien convenir que les excès de toute sorte dont souffrent certaines tribunes téléphoniques se perpétuent.

À ce jour, le Conseil de presse a considéré les tribunes téléphoniques, TOUTES LES TRIBUNES TÉLÉPHONIQUES, comme un genre journalistique assimilable aux affaires publiques, c’est-à-dire « une émission consacrée à l’analyse en profondeur des questions politiques, à la gestion de la chose publique et aux questions d’intérêt public ». (7)

De ce fait, et devant le dérapage évident des « tribuns » de la radio, le Conseil de presse et le CRTC sont aux prises avec l’apparente contradiction de droits auxquels ils adhèrent pleinement : le droit à la liberté d’expression de l’animateur et le droit du public à une information complète et cohérente.

Ainsi s’expliquent largement les difficultés éprouvées par le Conseil de presse à sanctionner les excès signalés et les dérogations éthiques des « tribuns » téléphoniques.

Il faut donc poser le problème autrement. Est-il souhaitable que le Conseil s’évertue à inscrire obligatoirement dans la catégorie dite des affaires publiques des émissions qui, en réalité, relèvent non pas du journalisme, mais d’un spectacle radiophonique? Ceux qui les animent nient du reste toute apparence au journalisme. Dans ces conditions, pourquoi mesurer à l’aulne d’une profession dont ils ne se réclament pas les prestations d’André Arthur qui se considère plutôt comme un communicateur travaillant avec des outils de journaliste, qui présente son émission, non pas comme une tribune d’information, mais comme un « spectacle radiophonique »? Et Gilles Proulx ne se définit-il pas lui-même comme un « fou des ondes »? Quant à Louis Champagne, ne s’autoproclame-t-il pas le « gourou du gros bon sens, s’tie »? (8)

Force est de convenir que ces messieurs ne sont pas des journalistes, que leurs émissions, même si elles en empruntent régulièrement les méthodes et la forme, ne sont pas des émissions d’information.

Pour s’en convaincre, il suffit de faire ici une analogie avec la lutte professionnelle. Rappelons-nous cette époque, pas si lointaine, où les journalistes de nos quotidiens traitaient de la lutte comme s’il s’agissait d’une performance authentiquement sportive. Certes, plusieurs lutteurs sont de véritables athlètes. Mais nul ne pouvait ignorer que la lutte ne respectait pas l’une des règles de base du sport suivant laquelle le résultat d’un match n’est pas convenu d’avance entre les parties.

Avec le temps, et devant l’absurdité de la situation, les journalistes et les responsables de l’information ont décidé d’appeler un chat un chat, et la lutte un spectacle. Aujourd’hui, la lutte existe toujours comme spectacle, mais le public ne peut plus la confondre avec l’épreuve sportive que constitue la discipline olympique.

Nous croyons que la même logique s’applique aux tribunes téléphoniques. Quiconque prétend exercer le journalisme doit en respecter les règles et les exigences, sans lesquelles il ne s’agit plus de journalisme. Cela vaut pour les individus et les animateurs, mais aussi pour les réseaux qui les abritent. Cela vaut également pour les émissions de télévision dites de programmation générale ou de spectacle, comprenant un volet  » information « .

Conclusions et recommandations

Aux yeux du Conseil de presse, il doit être clair pour tout le monde, surtout pour le public consommateur, que certains médias et animateurs font des émissions d’affaires publiques et d’autres pas. Il est nécessaire de faire une nette distinction entre de véritables tribunes téléphoniques, et la performance de  » tribuns téléphoniques  » ou des « spectacles radiophoniques ».

Conséquemment, le Conseil de presse du Québec se propose d’exclure du champ de l’information toute émission de tribune téléphonique dont les responsables refusent systématiquement d’observer les règles d’éthique des journalistes.

Aussi, désormais, le Conseil de presse examinera, d’un tout autre œil, les plaintes relatives aux  » spectacles radiophoniques  » en mettant sérieusement en garde le public contre tout procédé de désinformation, c’est-à-dire dans la mesure où les auteurs de ces émissions adopteraient les apparences ou les couleurs du journalisme pour induire l’auditeur ou le spectateur en erreur. Dans le même esprit, le Conseil invitera le CRTC à réserver les termes « journalisme » et « information » à la seule pratique de cette profession.

En ce qui a trait aux écarts de langage qui polluent nos ondes, le CRTC et le Conseil des normes de radiotélévision disposent ensemble d’une batterie de moyens pour en réprimer les pires excès et civiliser les coupables. À ce sujet, le Conseil de presse considère qu’ils ont parfaitement raison de le faire, dans le cadre légitime de leur juridiction.

Toute émission d’affaires publiques qui se respecte doit présenter toutes les facettes du sujet traité à l’antenne, avec exactitude et honnêteté;

  1. L’information transmise au public dans ce cadre doit donc être complète et conforme aux faits et aux événements;
  2. La rigueur intellectuelle dont doivent faire preuve les médias et les journalistes constitue la garantie d’une information de qualité. Les professionnels de l’information ne doivent ni recourir à l’autocensure ni se laisser guider par leurs préjugés, leurs intérêts personnels ou leurs inimitiés;
  3. Une information de qualité est synonyme de précision, d’intégrité, et de respect des personnes, des événements et du public.

En somme, ce sont là les principales règles d’éthique de la profession définies et endossées de concert par la Fédération professionnelle des journalistes et le Conseil de presse du Québec.

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Références et bibliographie :

  1. Plaintes à l’étude : dossiers 199707-049, 050 et 051.
  2.  » Les tribuns de la radio : échos de la crise d’Oka « , p. 158, Institut québécois de recherche sur la culture, 1995. Voir : Martine Turenne, Le Devoir, 16 septembre 1993, p. B-9.
  3. Décision du CPQ : dossier 199509-046.
  4. Décision du CPQ : idem.
  5. Décision du CPQ : dossier 199702-010.
  6. Décision du CPQ : dossier 199209-046.
  7. Suivant la base de terminologie du service linguistique de Radio-Canada.
  8. Voir : La Presse, 17 décembre 1994, p. 13.