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Chroniques

Conférence Commission Leveson : La faute originelle des médias britanniques

Photo : Mightyohm / creative content

Le scandale des écoutes téléphoniques illégales, en Grande-Bretagne, a créé une débâcle médiatique sans précédent. Photo : Mightyohm / cc

 

 À l’invitation de Média@McGill, le journaliste du Daily Telegraph Peter Oborne a traversé l’Atlantique pour livrer ses impressions sur le scandale britannique des écoutes illégales, le 15 octobre. Le moment était propice, puisque dans quelques semaines, les vagues créées par la publication du rapport Leveson traverseront l’océan à leur tour.

 Les journalistes et les politiciens britanniques « vivent ensemble, mangent ensemble, vont au lit ensemble », écrivait Peter Oborne dans un article paru le 3 novembre dans le British Journalism Review. C’est cette proximité malsaine qui a engendré la débâcle actuelle, dit-il en somme.

Il pointe notamment du doigt le clientélisme crasse de la classe médiatique et son opportunisme politique systématique. « Le gros de la presse britannique a supporté, jusqu’à ce jour, le parti au pouvoir, quel qu’il soit », écrit-il.

Devant une cinquantaine de personnes réunies dans un amphithéâtre de l’Université McGill, le journaliste, qui se réclame sans pudeur de la droite conservatrice, a donné une idée de l’impact prévisible des conclusions prochaines de la commission Leveson.

« Nous assistons, dans le monde politique britannique, à un moment clé. [La publication du rapport de la Commission] va causer un énorme problème d’ordre moral pour les dirigeants politiques. Personne n’en parle en ce moment, mais cela définit déjà les relations entre les entreprises médiatiques et les dirigeants des partis politiques. »

 Casse-tête

 Régulation obligatoire des médias, nouvelle formule d’autorégulation ou liberté de la presse à tout crin? C’est le casse-tête avec lequel jongle le magistrat britannique Brian Henry Leveson, qui préside la commission d’enquête qui porte son nom.

« La régulation obligatoire, la presse est déterminée à y faire obstacle, assure Peter Oborne. Parce que, à partir du moment où vous laissez le gouvernement décider de ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire, il cherchera constamment à étendre ce pouvoir. La liberté de la presse, en Grande-Bretagne, a cessé d’être régulée depuis l’effondrement de la Licensing Act, en 1694. Et c’est une bonne chose qu’il en soit ainsi, car la liberté d’expression est sacrée. Je suis assez d’accord avec cette idée. »

D’un autre côté, il ne faut pas faire la sourde oreille à la voix de la conscience, face aux drames des membres des familles touchées par les écoutes illégales, comme celle de Milly Dowler, plaide Oborne. « Qui a donné le droit aux journaux de détruire leur vie? demande-t-il. Il faut trouver un système pour les défendre. »

 Tenants de la régulation

 Peter Oborne dit considérer comme « un saint » le journaliste du quotidien progressiste The Guardian, Nick Davies, notamment parce qu’il a eu le courage d’être le premier et longtemps le seul à fouiller le dossier du scandale des écoutes, alors que le reste de la classe médiatique regardait le train passer.

« Nick Davies dit croire qu’il doit y avoir une forme de régulation obligatoire », note Oborne, qui a dit avoir pris soin de sonder Davies avant la conférence. Il a fait part d’une suggestion de son collègue, soit la création d’une entité jouant un rôle consultatif auprès des médias. Cet organisme pourrait donner un avis à un organe de presse qui s’apprêterait à réaliser une enquête journalistique à l’aide de moyens qui contreviennent à la loi, ou qui mettent en jeu la protection des renseignements personnels.

Seraient alors soupesés le degré d’intérêt public du dossier et les transgressions à la loi nécessaires à son traitement. L’organe n’aurait cependant pas de droit de veto. « Parce que quelquefois, ces enquêtes débouchent sur des révélations d’intérêt public que personne ne peut soupçonner. » Dans le cas où un média ferait fi des recommandations de l’organisme de régulation, il s’exposerait à des poursuites en dommages et intérêts.

Autre figure de proue du lobby pour une régulation de la presse, l’ex-président de la Fédération internationale de l’automobile (FIA) Max Mosley, lui-même victime de révélations gênantes par News of the World, rêve d’un contrôle beaucoup plus contraignant, s’appuyant sur une loi, a exposé Peter Oborne.

 Outils déjà en place

 « Personnellement, je ne crois pas à la régulation obligatoire. Je ne crois pas qu’on doive laisser le gouvernement jouer un rôle à cet égard. Mais ce n’est pas encore clair dans ma tête », avoue candidement le journaliste politique.

S’il ne nie pas l’horreur des événements qui se sont bousculés en Grande-Bretagne, Peter Oborne ne croit pas qu’il faille les imputer aux seuls journalistes. « Le problème de l’écoute illégale est un problème de non-respect de la loi, dit-il. C’est la police qui a failli à son devoir d’appliquer la loi, tout en étant protégée par des politiciens puissants. » Nul besoin de leviers supplémentaires, défend-il. Les outils nécessaires sont déjà en place; il s’agit de veiller à leur bon fonctionnement.

« Il y a toute une série de ressources qui protègent le public : lois privées, la Cour européenne des droits de l’homme, les lois sur la diffamation, qui sont assez sévères en Grande-Bretagne… Le problème qui a mené au déclenchement de la Commission d’enquête Leveson est lié à l’incapacité des organes de l’État à jouer leur rôle. Dans cette optique, tout ce que nous avons à faire, c’est de faire en sorte que la police et les tribunaux fonctionnent de façon honnête et que se crée une nouvelle forme de relation entre les politiciens et la presse. En somme, laisser le système fonctionner et espérer pour le mieux, tout en créant une nouvelle forme d’autorégulation efficace. »

Alors que ces différents scénarios sont envisagés, Peter Oborne le répète : « La presse est déterminée à faire échec à la régulation obligatoire.» Si Lord Leveson suggère l’avenue de la contrainte, le gouvernement et l’opposition feront face à un dilemme incomparable, dit le journaliste.

« [Le premier ministre] Cameron sait que s’il accepte une telle proposition, il sera incroyablement impopulaire auprès des médias. D’un autre côté, une autre façon d’aborder le problème est de considérer qu’en s’opposant à la presse, on peut gagner l’appui de la population. C’est un jeu stratégique très intéressant, qui se joue en ce moment même. »

 Et chez nous ?

 Évidemment, les Britanniques ne sont pas les seuls à être exposés aux dérives éthiques des médias. Mike Gasher, professeur au Département de journalisme de l’Université Concordia, qui a présenté Peter Oborne lors de sa conférence donnée à McGill, estime que les leçons qui émaneront de la Commission Leveson doivent traverser l’Atlantique.

« Au Canada, a-t-il dit, nous avons un environnement très différent de celui de la Grande-Bretagne. Mais je suggère que nous entretenons le même mythe, selon lequel le journalisme est un service public. Que les journalistes peuvent servir à la fois les citoyens et le marché. Et que les journalistes sont des chiens de garde indépendants de nos institutions.

« Je crois que nous avons ignoré, pendant au moins un demi-siècle, les signaux d’alarme donnés par des spécialistes au sujet de la concentration de la presse et, conséquemment, du corporatisme grandissant du journalisme. »

Avant de céder la parole au journaliste du Daily Telegraph, Mike Gasher a brossé un portrait traçant les liens de proximité qui existent depuis des décennies entre les élites politiques, économiques et journalistiques au Canada.

Une fois à la tribune, Peter Oborne s’est montré impressionné par les similarités de ce tableau avec celui qu’il a lui-même peint devant la Commission Leveson au printemps dernier.

« Quand j’écoutais la présentation [de Mike Gasher], je reconnaissais très bien les parallèles entre la Grande-Bretagne et le Canada. La commission Leveson jette une lumière crue sur la collusion entre les médias et la classe politique, d’une manière vraiment fascinante. Et j’ai été absolument fasciné par ce que vous disiez. »

 Bien avant internet

 D’ordinaire, on attribue les maux actuels des médias de masse à l’avènement de l’ère numérique et à l’éclatement des modèles classiques du financement de la presse, fondés sur les abonnements et les revenus publicitaires. Mike Gasher souligne que d’autres facteurs, indépendants du développement d’internet, minent les médias traditionnels.

Il pointe notamment du doigt « un certain nombre de fautes éthiques commises par des journalistes – un nombre qui semble aller en s’accroissant –  qui dépasse la problématique des médias numériques et qui a contribué à éroder la crédibilité des journalistes professionnels. »

Le professeur avance par ailleurs que la concentration de la presse et sa proximité avec les pouvoirs politiques et économiques tirent leur origine d’une structure mise en place « depuis un siècle, sinon plus ».

Il nomme les grands joueurs privés de la scène canadienne : Québecor, Power Corporation, Postmedia, Rogers, BCE… « Même notre diffuseur public ressemble de plus en plus à ses cousins du secteur privé, en matière de programmation et de revenus. » Ces grandes entités ont un pouvoir qui s’accroît et s’alimente aux plateformes numériques dont elles font grand usage, fait remarquer l’universitaire.

Tout est en place pour l’émergence d’un « consentement manufacturé » à la Noam Chomsky. Peter Oborne fait d’ailleurs référence aux travaux de Chomsky et Edward S. Herman, dans son article du British Journalism Review, note Mike Gasher. La propriété corporative, la dépendance envers la publicité et l’information qui s’abreuve à un nombre limité de sources liées au pouvoir font partie du système décrit par les deux chercheurs.

« Je crois que nous devrions aborder la conférence de Peter Oborne comme une mise en garde relativement à ce qui peut arriver quand les pouvoirs politiques, économiques et médiatiques deviennent aussi concentrés dans aussi peu de mains. »

 

 

 

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