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Chroniques

Des pompons et des Jeux. Entrevue avec Foglia

Les Jeux Olympiques de Londres sont terminés depuis maintenant une semaine, et avec eux, le tapage médiatique qui les accompagne, et nous transporte, tous – ou presque. Un papier lu dans le Wall Street Journal, quelques jours plus tôt, avait agi comme bougie d’allumage d’une réflexion encore embryonnaire autour d’un phénomène qui s’impose pourtant avec évidence : la partialité des commentateurs.

Canada par ici, Canada par là : on couvre presque exclusivement les compétitions qui mettent en vedette « nos » Canadiennes et Canadiens, comme si c’était notre petit neveu qui faisait des pirouettes ou notre sœur qui se battait dans le ring : la grand-messe du sport amateur mondial moule le plus inclusif des « nous », un « nous » qui inclut la personne qui parle, tandis que le « ils » semble confiner à représenter l’altérité qui se dresse entre la patrie et les médailles.

Au bout du fil, Pierre Foglia s’enflamme. Plusieurs fois pendant l’entrevue, il s’arrête net : « Écris pas ça hein! Enfin, tu peux écrire ce que tu veux, mais… Les gens vont hurler si t’écris ça! » Puis il s’amende.

L’entrevue devait porter sur le patriotisme – et donc la partialité – des journalistes sportifs pendant les Olympiques, mais rapidement le sujet s’est élargi, pour le mieux.

Le voile d’ignorance

« C’est pas d’exulter, de crier, d’être content que ton meilleur athlète gagne, qui est le problème, c’est de le systématiser à un tel point où c’est juste la nation qui compte », tranche-t-il, en balayant du revers de la main l’idée qu’on lui soumet : à savoir que les journalistes sportifs devraient s’astreindre aux mêmes normes éthiques et déontologiques que les autres journalistes – ceux qui sont affectés à la justice ou à la politique, par exemple.

L’objectivité journalistique, pour ceux qui couvrent le sport, il n’y croit pas. Non pas que ce soit inatteignable; simplement, en s’astreignant à ce principe de neutralité, et peut-être surtout de sobriété, on passerait à côté de l’essence même du sport : le spectacle qu’il offre et les émotions qu’elles doivent susciter chez le spectateur.

Jouer au rabat-joie suite à une performance très ordinaire, mais dont le résultat final a soulevé les passions – exemple : le Canadien qui remporte un match après une performance misérable, disons sur un but marqué dans son propre filet par un joueur adverse –, ce serait selon lui passer à côté d’une part importante de l’événement. « Tu peux pas pisser du vinaigre après un truc qui a soulevé tout le monde. Ça marche pas, c’est pas vrai. Ça devient faux – parce que l’événement, c’est autant la performance que la joie, le soulagement populaire. Le sport a ça aussi, il a cette dimension. »

« C’est pas vrai que tu peux être objectif en sport autant que dans d’autres domaines, parce que le but c’est de transporter. Bolt te transporte – même le plus nono voit bien qu’il vient de se passer quelque chose. Après tu peux pas dire au Jamaïcain [qui couvre les Jeux], “calme-toi le pompon!” »

Or, s’il estime que les journalistes sportifs peuvent  – sinon doivent – participer à l’événement, plutôt que d’en être uniquement des observateurs neutres, il déplore du même souffle que la profondeur de la couverture se limite souvent à ces élans patriotiques. Et surtout, en fait, que ces élans témoignent au fond d’un manque flagrant de connaissance de la culture sportive. Le « rara Canada » (qu’on pourrait traduire par GO GO Canada), comme il l’écrivait récemment dans une chronique pour dénoncer ce chauvinisme journalistique, n’en serait donc que le corollaire, aussi involontaire soit-il. « Le sport, c’est une culture, et si tu la connais pas, tu vas toujours être dans le rarara, et alors ta seule référence, c’est plus le sport, c’est de te dire : “Ah! Le Canada est premier, c’est bien.” »

On pourrait certes lui répliquer que l’objectivité n’est pas nécessairement synonyme d’absence d’émotion – que l’on peut très bien, par exemple, faire un reportage human sans pour autant afficher une partialité aveugle.

Le gavage

« Le plus con des journalistes de hockey, à Montréal, connaît plus le hockey que le journaliste moyen qui se retrouve à Londres et qui couvre le plongeon, par exemple. Lui, tu peux l’embarquer dans n’importe quoi, tu peux lui chanter la chanson que tu veux, il va l’avaler », râle Foglia.

Parce que l’autre aspect des Jeux qui l’agace le plus, c’est précisément ce manque de sens critique de certains journalistes à l’égard des athlètes-produits, ceux qui nous font boire du Gatorade, acheter une Ford ou s’enfourner des Big Mac, comme Alexandre Despatie, par exemple. « C’est le produit qui me fait chier. Despatie, c’est un produit – c’est un peu notre Lolo Jones. Vous savez c’est qui? »

Non.

« Lolo Jones, c’est une athlète américaine qui a fait toutes les couvertures des magazines américains avant les Jeux. Ça fait deux Jeux qu’elle fait ça, parce qu’elle a une histoire : elle vient d’un milieu pauvre, elle a eu toute sorte de problèmes, mais surtout, elle est hyperbelle – le pétard total. À chaque fois, on dit qu’elle va gagner le 100 haies. Jamais! Elle le gagnera pas, le 100 haies. »

Tout le monde – lire : ceux qui suivent l’athlétisme plus qu’une fois aux quatre ans – le savait, paraît-il. De fait, elle est arrivée quatrième.

Foglia juge que les journalistes ont joué le jeu de McDo, et participé de ce qu’il appelle le « plan Despatie », en laissant miroiter la possibilité d’une victoire de celui qui est devenu une véritable idole au Québec, même si personne, parmi ceux qui suivent le plongeon, n’y croyait vraiment. « Le fait qu’il n’y ait pas eu de déception après sa 11e place, c’est National [NDLR: une firme québécoise de relations publiques]. Il y a quelqu’un de National à Londres, juste à côté de Despatie, qui est là pour lui, mais qui est surtout là pour McDo, finalement. »

Et le « plan » fonctionne tellement bien que Foglia lui-même avoue s’être censuré, justement quand il a écrit sur Despatie. « J’ai pas osé dire ce que je voulais dire, parce que… parce que j’ai pas envie de me faire chier avec 12 000 courriels, et que je suis le premier à me dire : “Bah, c’est du sport.” »

La matantisation des Jeux

Les Jeux sont populaires, c’est peut-être un truisme de le rappeler, mais ceci expliquant cela, c’est aussi la raison pour laquelle il aurait sans doute effectivement reçu une avalanche de courriels haineux. Pendant les Jeux, les gens sont fous des Jeux. Et cela embête aussi Foglia, parce qu’il estime que cette popularité est artificielle, en quelque sorte. Forcée, enfoncée dans la gorge de tout un chacun : « l’obligation d’aimer ça », selon ses mots.  

« Les Jeux sont devenus une opération de recrutement de matantes. Il faut que matante regarde, parce que c’est matante qui est comptabilisée dans les cotes d’écoute », lance-t-il en maugréant. « Ce qui est grave, pour moi, parce que c’est ma culture, c’est qu’ils aillent chercher un paquet de gens qui sont en train de dénaturer la chose. Moi, je suis bien dans un stade où il y a personne… »

Sauf que les stades vides déplaisent au CIO, et aux villes hôtes bien sûr, parce que les Jeux coûtent très, très chers à produire : selon un rapport de Goldmann-Sach, les coûts associés à l’organisation des Jeux de Londres se chiffraient environ à 8,5 milliards de livres (13,2 milliards de dollars).

Dans ce contexte, pas besoin d’être un comptable agréé pour comprendre que les revenus doivent être gargantuesques. Et pour ce faire, c’est vous, nous, eux, qu’on vend – par la publicité, les contrats d’exclusivité, les millions de billets pour assister aux événements, etc. « Les gens qui ne connaissent pas ça regardent les Jeux. Pourquoi? Parce que c’est ça qui paye les Jeux. » « [Le CIO se dit :] on va leur donner ce qu’ils aiment. Qu’est-ce qu’ils aiment? Du cul et des pirouettes? Parfait : volleyball de plage et pirouettes en ski. Il faut inventer des trucs pour aller chercher du monde. En allant chercher du monde, ils vont chercher des commanditaires, et en allant chercher des commanditaires, ils vont chercher du fric. C’est aussi con que ça. » Puis, il enchaîne, comme s’il entendait d’avance ses détracteurs : « Je suis pas paranoïaque – de toute façon, t’es jamais paranoïaque quand tu penses que le plan c’est de faire du fric. »

Et les médias, dans tout ça? Les prix de diffusion étant ce qu’ils sont, c’est-à-dire absolument exorbitant (63 millions de dollars au Canada et… 1,18 milliard de dollars aux États-Unis!), ils n’ont pas tellement d’autres choix que de participer de ce « plan », en cherchant à attirer « matante » ou « mononcle ». À voir les cotes d’écoute, il semble que ça ait fonctionné : ils étaient 6,2 millions à regarder Bolt remporter sa deuxième médaille d’or consécutive au 100 m, puis 7,5 millions pour la cérémonie de clôture, et selon le président de RDS, Gerry Frappier, les cotes d’écoute globales ont bondi de 30 %. Un record olympique.

Foglia voudrait sûrement qu’on leur fasse passer un test antidopage…

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