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Chroniques

Y a-t-il un journaliste dans la salle?

Auteur : Pascal Lapointe
Ce texte a été publié à l’origine sur le site de l’Agence Science-Presse, en trois parties, que nous publions ici jumelées, avec l’aimable autorisation de l’auteur. 

Médias: une définition pour le 21e siècle

« Ceci est du vrai journalisme ». « Ceci n’est pas du vrai journalisme ». La question resurgit de temps en temps dans l’espace public, mais plus souvent encore, à l’interne, dans les congrès et les écoles de journalisme. Or, vacances aidant, je vais proposer une hypothèse hérétique.

Notre définition du « vrai » journalisme, c’est celle d’une autre génération. Celle des babyboomers qui ont déferlé dans les médias à partir de 1960, qui ont marqué, pour le mieux, l’évolution des journaux, et dont l’influence intellectuelle se fait encore sentir.

Cette génération, elle a grandi en Amérique du nord avec la quête d’indépendance des journalistes à travers leur syndicalisation. Elle s’est cristallisée sur des « héros » qui ont dévoilé le sinistre visage de la guerre du Vietnam et sur le duo Woodward-Bernstein du Watergate : le journaliste objectif, censé ne rapporter que les faits, sans humeurs.

Pourtant, si on remonte deux générations plus tôt, les Albert Londres en France, les Olivar Asselin au Québec, étaient tout sauf objectifs. Ils carburaient à l’indignation, maniaient la plume de l’ironie et de la fronde, ce qui ne les empêche pas d’être encore cités comme des modèles et de susciter des vocations.

À l’inverse, on peut aussi rappeler que la stratégie consistant à remettre discrètement des enveloppes contenant des billets verts fait partie de l’histoire officielle du journalisme des 19e et 20e siècles, et n’a pourtant jamais empêché d’appeler ces gens des journalistes.

Le journalisme scientifique, lui aussi, a son histoire. Dans leur ouvrage Savants et ignorants (1991), Daniel Raichvarg et Jean Jacques désignent le 19e siècle comme l’âge d’or de la vulgarisation scientifique. Lorsqu’on tient compte du plus petit nombre de gens qui savaient lire et des limites de leurs technologies de diffusion, la production d’aujourd’hui n’atteint en effet même pas le niveau de celle d’alors : magazines de vulgarisation (75 sont créés en France entre 1850 et 1914), livres pour le grand public et les enfants, expositions, conférences… Or, sauf quelques rares exceptions, rien de tout cela n’était fait par des journalistes.

C’étaient des scientifiques qui écrivaient les articles et les chroniques, produisaient les magazines, les livres, les expositions. Ainsi que, plus tard, les premières émissions de radio sur la science (George Colomb à Radio Paris, 1924-1939) et les premiers documentaires du cinéma (Jean Painlevé, précurseur d’un certain commandant Cousteau).

Les premiers journalistes scientifiques américains « à temps plein » n’apparaissent timidement que dans les années 1920 (la National Association of Science Writers sera fondée en 1934 avec 11 membres). Et encore faut-il attendre le décollage du programme spatial américain pour voir apparaître dans ce pays, à partir de 1960, une masse critique de journalistes scientifiques qu’on puisse définir comme un groupe à part. Soit à la même époque où, un peu partout en Occident, les associations de journalistes se donnent des assises et rédigent des règles d’éthique… et des définitions de leur métier.

Autrement dit, notre vision du journalisme dont on croit qu’elle est claire et nette et définitive, est vieille de tout au plus 50 ans. Pourquoi faudrait-il en faire la seule définition valable du journalisme, pour la génération qui vit désormais de la pige à un niveau qui aurait été inimaginable il y a 50 ans, et pour la génération qui vivra avec les blogues?

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Vie et mort de l’objectivité

L’élément sur lequel trébuchent souvent les tentatives de définition du journalisme, c’est l’objectivité. Brandissant comme modèle le tandem qui a levé le scandale du Watergate, les experts pointent leur « objectivité » — et sous-entendent que quiconque n’est pas « objectif » n’est pas un vrai journaliste.

L’un des problèmes de cette définition, c’est qu’à un moment donné, elle en vient à ne s’appliquer qu’au journalisme politique : il n’y a que là qu’on puisse accorder à tous les coups, jusqu’à la caricature, un temps de parole égal au pour et au contre. En étirant l’élastique, cette définition peut aussi s’appliquer au journaliste qui court l’actualité au jour le jour et n’a pas le temps de faire des recherches… juste le temps d’interroger un témoin qui pense blanc et un autre qui pense noir.

Si c’était ça, le seul vrai journalisme, on viendrait du coup d’exclure une bonne partie des magazines.

Et c’est normal : lorsque cette définition s’est progressivement forgée, entre le début du 20e siècle et 1960, personne n’imaginait qu’un jour, on pourrait remplir des murs entiers d’un commerce rien qu’avec des magazines — et ceux qui, il y a 50 ans, occupaient le haut du pavé, comme Time, Newsweek ou L’Express, étaient suffisamment près du journalisme politique pour en être considérés comme des variantes « honorables ».

Or, réfléchissons à ce que l’ère des magazines a entraîné :

  • davantage de journalisme spécialisé;
  • qui dit spécialisé dit communauté —amateurs d’automobiles ou de vélos; ou amateurs de science;
  • et là où on a une communauté, celle-ci accorde une valeur accrue à l’expertise sur les sujets qui lui tiennent à coeur, plutôt qu’à l’objectivité.

Cela signifie, par exemple — je l’ai déjà écrit ici — qu’on ne remet pas en question la légitimité d’une culture de l’automobile dans L’Automobile magazine pas plus qu’on ne met en doute l’importance du vélo dans Vélo Mag. En contrepartie, on s’attend à ce que le journaliste en sache plus sur ce sujet que le généraliste du quotidien local.

Idem du journaliste scientifique, dont on ne s’attend pas à ce qu’il mette sur un pied d’égalité le climatologue et le climatosceptique, le pro et l’anti-vaccination, l’évolutionniste et le créationniste.

Les puristes soupireront : n’y perd-on pas une distance critique? Mais l’un n’empêche nullement l’autre : le journalisme spécialisé, quand il est bien fait, n’est pas moins « chien de garde » que son collègue politique. Il a simplement davantage de marge de manoeuvre que son collègue : car il existe des idées qui ont véritablement moins de valeur que d’autres. Il est des opinions qui n’ont de valeur que si on peut les appuyer sur des faits « démontrables ». Et ça, s’il y a un seul lieu où on peut l’écrire, c’est bien le journalisme scientifique.

Une définition du journalisme du 21e siècle devrait-elle laisser de côté l’objectivité au profit de l’expertise, remplacer l’événementiel par la vérification des faits, abandonner le temps égal au pour et au contre au profit de l’explication?

C’est déjà implicitement ce qu’on dit dans les écoles de journalisme, mais c’est loin d’être ancré dans les moeurs, tant le modèle du journaliste politique classique reste dominant.

Du coup, le magazine — et le pigiste — demeurent sous-estimés, sous-évalués, parce qu’une partie du milieu reste prisonnière des vieilles façons de penser — le pour et le contre — et des vieilles hiérarchies où « le politique » était la seule chose capable de définir « la ligne » d’un média.

Donnez l’opportunité au public, il la saisira

Certes, on pourrait choisir le camp des puristes et décréter que le seul, le vrai journalisme, c’est celui qui se situe en haut de cette « hiérarchie ». On pourrait écarter les magazines, en invoquant la trop grande difficulté à tracer une frontière nette entre les « corporatifs » — ceux qui dépendent d’une institution, défendent une cause, etc. — et les autres. On pourrait.

Mais ce serait faire fi d’une autre évolution, plus profonde, inhérente à la nature humaine : aussitôt qu’on lui en a offert l’opportunité, le public a commencé à délaisser les sources d’information générales qu’étaient les journaux au profit des magazines, puis de la télé, puis des chaînes spécialisées, puis d’Internet.

Aujourd’hui, il a des milliers de médias et des millions de blogues à sa disposition. Qui oserait encore décréter que le journaliste politique ou la couverture de l’actualité au jour le jour sont ce qui mérite de trôner en haut d’une soi-disant hiérarchie?

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Les idéalistes et les conservateurs

Les idéalistes descendent dans la rue et rêvent de changer le monde. Les conservateurs ne comprennent pas pourquoi ces gens sont dans la rue, parce qu’eux trouvent le monde très bien comme il est.

Les idéalistes posent tout plein de questions, certaines naïves, d’autres d’une profondeur philosophique qui les surprend eux-mêmes. Les conservateurs, par définition, remettent d’autant moins en question les institutions ou « l’ordre établi » qu’ils n’aiment généralement pas les questions naïves et philosophiques.

Les conservateurs font de bons journalistes politiques, parce qu’ils se fondent bien dans l’environnement qu’ils doivent couvrir. Et ce n’est pas une critique : en Amérique du Nord, un journaliste politique trop ouvertement campé à gauche et qui couvrirait les parlements à Québec, Ottawa ou Washington, verrait la plupart des porte-parole des partis se refermer poliment à son approche. Il ne recevrait pas de scoops, n’obtiendrait pas d’entrevues exclusives, sauf d’une petite poignée d’élus marginaux.

Les idéalistes font par contre de bons journalistes scientifiques parce que chaque jour leur apporte des raisons de douter que notre monde soit le seul envisageable. Les ailleurs possibles et les futurs alternatifs sont le pain et le beurre des journalistes scientifiques.

Le journaliste scientifique ne peut pas être insensible aux carrés rouges, aux Occupons Wall Street ou aux mouvements des indignés européens. Il peut ne pas partager leurs revendications, mais il lui est impossible, de par la nature même de son travail, de nier une légitimité à leurs rêves et leurs ambitions. Le journaliste politique, lui, le peut, parce que l’idée que ces gens ne sont que des rêveurs est une vision du monde répandue et légitime chez plusieurs des sources qu’il côtoie au quotidien.

Ce serait bien si, l’espace de quelques semaines, on inversait les rôles.

Ce serait une façon originale de mettre à l’épreuve l’étroitesse de certaines définitions du journalisme. Une façon autre d’explorer des ailleurs possibles et des futurs alternatifs.

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