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Journalisme d’enquête : entre la protection des sources et les menaces d’avocat

Crédit photo : olarte.ollie CC

 

Au-delà des anecdotes racontées lors de la rencontre publique du 9 octobre organisée par La Presse intitulée Les dessous du journalisme d’enquête, le public présent a notamment pu constater le souci que les journalistes Fabrice de Pierrebourg, Marie-Claude Malboeuf, Vincent Larouche, Kathleen Lévesque et Daniel Renaud accordent à la protection de leurs sources.

 « Au-delà de l’enquête, du sujet, du retentissement que cela peut avoir, la source est à mes yeux plus importante que la nouvelle », a souligné Daniel Renaud, journaliste aux affaires criminelles.

Kathleen Lévesque, qui a notamment mis au jour le fiasco financier de l’îlot Voyageur, a soutenu qu’il y a une obligation d’établir un lien de confiance avec sa source. « À partir du moment où quelqu’un te confie un dossier ou un document qui peut lui valoir des représailles, il faut pouvoir assumer la responsabilité de le protéger. Ça veut dire : le secret à la vie à la mort. Jamais, jamais, au grand jamais, je ne révélerais une source », a-t-elle insisté. Au cours de la soirée, elle a d’ailleurs confié que sa plus grande peur journalistique est à l’égard de ses sources.

Daniel Renaud a été sans équivoque : un journaliste qui choisit de faire de l’enquête est prêt à aller en prison plutôt que de devoir identifier sa source.

Outre l’utilisation de moyens technologiques, comme le cryptage des données, les journalistes ont confié prendre certaines précautions à la rédaction de leurs textes ou lors des rencontres avec leurs informateurs. « Une façon de protéger une source peut être aussi simple que de ne pas répéter ses expressions », a mentionné Daniel Renaud.

« Pour brouiller les pistes, quand quelqu’un me donne un document et qu’il est question, par exemple, de 324 000 000,44 $ pour un tel projet, il faut parler d’une somme de l’ordre de 300 M$. Ce n’est pas nécessaire d’avoir le fin petit détail qui risque d’identifier la source et de la mettre dans le trouble » a conseillé Mme Lévesque, en faisant remarquer que certains documents fournis par des informateurs ont un nombre restreint de copies et qu’elles sont souvent identifiées.

Afin d’éviter les conversations téléphoniques ou par messages électroniques, qui pourraient être interceptées, les journalistes préfèrent rencontrer leurs sources en personne. « Rarement, je parle à une source de jour. Si on se parle, c’est pour se donner un rendez-vous », a indiqué Kathleen Lévesque, en précisant que les rencontres ont généralement lieu le soir et la fin de semaine.

Au moment de la publication, Marie-Claude Malboeuf, spécialisée dans les enquêtes sur des enjeux sociaux, s’assure de minimiser l’impact négatif que le reportage pourrait avoir sur les personnes qui ont accepté de se confier à elle. « Je fais souvent des enquêtes sur des victimes d’abus psychologiques. Dans un cas, il s’agissait d’une jeune femme qui avait été abusée par son psychologue qui l’avait droguée, l’avait amenée dans son chalet… C’est sûr que le psychologue allait la reconnaître. Avant de publier, on a téléphoné à la nouvelle psychologue de la jeune femme pour s’assurer qu’elle n’allait pas complètement disjoncter si on publiait à ce moment-là. On s’est assuré qu’elle pouvait aller se réfugier dans sa famille à Québec, le temps de laisser la tempête passer. Non seulement on ne va pas écrire son nom dans le journal, mais on ne veut pas faire de dommages collatéraux. »

« Chasse aux sources »

Si les journalistes mettent autant d’effort pour protéger ceux qui les mettent sur des pistes ou leur permettent de rassembler les éléments d’une histoire, c’est qu’ils constatent ce que Vincent Larouche a qualifié de « chasse aux sources ». Celui qui a découvert que la firme SNC-Lavalin aurait déboursé 22 M$ pour obtenir le contrat du Centre universitaire de santé McGill relève cette tendance autant au sein des corps de police, du gouvernement que des institutions publiques. « Il y a un mot d’ordre qui dit :  » On va trouver ceux qui ont donné de l’information aux journalistes pour révéler des scandales et on va vous punir. » On connaît tous des gens qui ont été punis, réprimandés dans leur travail ou qui ont eu des conséquences sérieuses parce qu’ils ont sorti de l’information d’intérêt public. »

Vincent Larouche donne l’exemple de l’affaire Ian Davidson. Alors qu’une enquête pour débusquer une taupe au sein du Service de police de la Ville de Montréal était en cours, des fuites avaient permis aux journalistes d’identifier le suspect, le sergent-détective à la retraite, Ian Davidson. Quelques jours après la publication de l’article, le ministre de la Sécurité publique de l’époque, Robert Dutil, avait demandé à la Sûreté du Québec d’enquêter sur la divulgation d’information aux médias.

À la fin de la rencontre, Fabrice de Pierrebourg, qui enquête principalement sur les questions de sécurité nationale, a confié au Magazine du CPQ qu’il ne sollicite pas ses sources en ce moment en raison du climat qui règne. « On voit Snowden… On fait attention même si on n’a pas encore de preuves d’espionnage au Québec », a-t-il mentionné.

Accès à l’information

Tous les participants ont relevé qu’avant cette chasse aux sources journalistiques, les gouvernements et les grandes organisations avaient déjà rendu plus ardu l’accès aux informations par les voies officielles.

« Quand on pose des questions embarrassantes, on nous envoie en loi d’accès à l’information. Au fédéral, les documents arrivent tout caviardés », a relaté Fabrice de Pierrebourg. Il a rapporté que les délais prescrits dans la loi ne sont pas respectés et que les documents peuvent lui parvenir un an et demi après la demande, ce qu’il perçoit comme une stratégie pour l’empêcher de faire son travail. « Une stratégie pour empêcher de faire du journalisme parce qu’après un an et demi, ce n’est peut-être plus d’intérêt », a ajouté sa collègue Kathleen Lévesque.

Marie-Claude Malboeuf a constaté les mêmes difficultés pour obtenir des informations à Santé Canada. « On ne peut jamais parler à un être humain, ce n’est que par courriel. Les réponses sont insipides et creuses. Alors qu’on écrit sur un phénomène qu’ils devraient vouloir qu’on sorte pour protéger les gens, ils font obstacle », a-t-elle dénoncé.

Le gouvernement fédéral est particulièrement fermé, selon les journalistes. Cette situation indigne Kathleen Lévesque. « J’avoue très honnêtement que des fois, je pète un plomb, a-t-elle confié. Quand on parle à quelqu’un au service des communications dans un ministère qui nous renvoie à la Loi sur l’accès à l’information, un instant! Vous êtes là pour faire des communications. Vous êtes là pour nous donner des informations pas parce que c’est Kathleen Lévesque ou La Presse, mais parce que je suis là en service public. Je fais ce métier pour le service du public. J’estime que comme citoyen, on doit savoir ce qui se passe. »

« L’opacité est plus inquiétante que la chasse aux sources parce que plus subtile », a soutenu Fabrice de Pierrebourg.

Ses confrères et lui constatent par ailleurs que ce mutisme officiel amène des gens à couler de l’information aux journalistes. « Les organisations qui mettent le couvercle, c’est contre-productif parce que ç’a l’effet inverse », a-t-il observé.

« Industrie de l’avocasserie »

Dans son mot de bienvenue, Patrick Lagacé a qualifié la période actuelle d’âge d’or du journalisme d’enquête. Au cours de la discussion, Kathleen Lévesque a fait remarquer qu’en parallèle, « une industrie de l’avocasserie » s’est cependant mise en place.

Les mises en demeure se font plus fréquentes. Des lettres d’avocat sont même envoyées avant même que le reportage soit terminé. « J’ai eu une mise en demeure préventive alors que je n’avais pas encore appelé la personne, a rapporté Vincent Larouche. L’avocat disait : « Nous savons que vous travaillez sur tel dossier. Peut-être qu’éventuellement vous allez voir le nom de notre client, nous voulons vous avertir que sa réputation de très bon citoyen vaut extrêmement cher et que la poursuite pourrait être en conséquence » .»

S’ils n’ont fait état d’aucune situation où leurs patrons les auraient empêchés d’écrire sur un sujet, les participants ont reconnu que leurs supérieurs et le service du contentieux passent leurs articles au crible. Kathleen Lévesque estime que cet exercice force à la rigueur. Fabrice de Pierrebourg a admis que ce dernier processus de validation peut être frustrant, mais il est conscient qu’il vise à protéger le journaliste.

Les menaces ne proviennent pas seulement des avocats. Fabrice de Pierrebourg a rapporté avoir reçu des menaces de mort « assez insistantes » lorsqu’il enquêtait sur les agences de sécurité privée. Des menaces parvenaient également par télécopieur au centre opérationnel de la police, chaque fois qu’il écrivait un texte sur le sujet. Alors qu’il s’intéressait à Laval, une Cadillac noire s’est garée à plusieurs reprises devant son domicile.

Kathleen Lévesque reconnaît pour sa part que la direction du journal avait fait l’objet de pressions lorsqu’elle enquêtait sur le génie-conseil. « BPR était écœuré de mon travail. Ça ne m’a surtout pas empêchée d’écrire dans les jours qui ont suivi. »

D’autres dirigeants de grandes entreprises québécoises ont également fait part de leur mécontentement, par courrier ou en personne, a mentionné Fabrice de Pierrebourg.

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15-10-2013 : correctif apporté à cet article

Le dernier paragraphe a été modifié à la suite d’une précision apportée par Fabrice de Pierrebourg concernant les interventions des dirigeants d’entreprises québécoises. Ceux-ci n’ont pas évoqué la démission de M. de Pierrebourg. 

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