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Avis

Avis du Conseil de presse du Québec sur l’acceptation de voyages gratuits ou d’autres services semblables par des médias ou par des journalistes

Le 17 juin 1993 - Le Conseil de presse considère que la recherche et la diffusion de l'information doivent se faire en toute liberté, et dans le but premier et prépondérant de servir le public. Les entreprises de presse et les journalistes doivent donc éviter les conflits d'intérêts et même toute apparence de conflit d'intérêts. C'est plus spécifiquement sur l'acceptation de voyages gratuits par des journalistes et par des médias que porte le présent avis. Aussi, le Conseil estime que les entreprises de presse doivent s'interdire et interdire à leurs journalistes d'accepter de tels voyages. De plus, le CPQ croit nécessaire de distinguer trois situations où le phénomène des voyages gratuits appelle des considérations particulières. Il appartient aux dirigeants des médias de voir, en toutes ces situations, comment doivent être respectés les principes et les règles que sont l’intérêt public, la liberté dans l'enquête et dans la recherche de l'information, l’indépendance de l'information, l’absence de conflits d'intérêts et d'apparence de tels conflits.

La recherche et la diffusion de l’information doivent se faire en toute liberté, sans influence extérieure indue, et dans le but premier, prépondérant sur tout autre, de servir le public. Il en va de la crédibilité de l’information transmise et, par là, de la crédibilité des médias et des journalistes. Il convient donc que les entreprises de presse et les journalistes évitent les conflits d’intérêts et même tout apparence de conflit d’intérêts.

Ces principes et les règles qui en découlent visent à préserver la liberté de la presse et l’indépendance de l’information, et, par voie de conséquence, l’intérêt public et le droit du public à une information libre et de qualité. Il importe de les rappeler aujourd’hui, alors que les gouvernements, les grandes entreprises et divers organismes cherchent de diverses façons à contrôler ou du moins orienter l’information en fonction de leurs intérêts propres.

Dans le contexte général sommairement évoqué, c’est plus spécifiquement sur l’acceptation de voyages gratuits par des journalistes et par des médias que porte le présent avis du CONSEIL DE PRESSE DU QUÉBEC. Les repères proposés dans cet avis vaudraient cependant, de façon générale, pour l’acceptation de tout service gratuit.

II

La politique des grands médias nord-américains, selon la tendance que l’on peut observer, précise de plus en plus fermement que les entreprises de presse doivent assumer les dépenses requises par le travail des journalistes, et que ces derniers doivent donc refuser toute offre semblable, d’où que vienne l’offre. Cette position est aussi celle de la majorité des théoriciens de l’éthique journalistique. On la retrouve également dans les codes d’éthique de la plupart des associations de journalistes et d’entreprises de presse.

LE CONSEIL DE PRESSE DE L’ONTARIO, pour sa part, dans une décision publiée en 1978, exprimait l’avis que  » tous les journaux […] devraient appliquer une politique générale très ferme en vertu de laquelle ils assumeraient tous les coûts reliés à la recherche de l’information et refuseraient tout cadeau ou service gratuit « .

L’acceptation de  » voyages gratuits  » par des médias et des journalistes porte atteinte au droit du public à une information libre et de qualité en mettant d’abord en cause l’intégrité des médias. Cette pratique peut en effet être interprétée comme signifiant que les choix de couvrir ou non tel événement ou d’analyser telle situation ne sont pas dictés par les politiques éditoriales dûment adoptées, mais par les intérêts des entreprises ou des organismes qui peuvent défrayer les dépenses reliées aux reportages. L’acceptation de  » voyages gratuits  » porte plus directement atteinte à la crédibilité de l’information diffusée : le public peut être amené à croire que ceux qui offrent de tels voyages décident en pratique des objets de la couverture de presse et de ses modalités, qui sont et doivent rester sous la responsabilité des médias et des journalistes. Il peut aussi penser que les entreprises et les organismes qui paient des voyages aux journalistes reçoivent en retour un meilleur traitement que dans les autres médias.

Aussi le Conseil de presse du Québec estime-t-il que les principes et les règles de conduite communément adoptées en la matière doivent être respectés : les entreprises de presse doivent s’interdire, et interdire à leurs journalistes et leurs collaborateurs, d’accepter de tels voyages.

III

Ces principes et ces règles étaient clairement rappelés, et sans remettre en cause leur pertinence, le CONSEIL DE PRESSE DU QUÉBEC croit nécessaire de distinguer trois situations où le phénomène des voyages gratuits appelle des considérations particulières :

  1. LE MANQUE DE FONDS POUR EFFECTUER CERTAINS REPORTAGES

    En semblable situation, le Conseil de presse estime que l’entreprise de presse doit d’abord évaluer l’importance réelle de l’événement par rapport aux frais à encourir; si elle juge que le reportage s’impose, elle doit s’efforcer de trouver des moyens de le réaliser sans recourir aux voyages gratuits, par exemple, en s’associant à d’autres médias.

    De l’avis du Conseil de presse, il ne saurait y avoir une éthique pour les riches et une autre pour les pauvres. Plaider la pauvreté pour se placer en conflit d’intérêts ou en apparence de conflit d’intérêts ne saurait justifier la perte de crédibilité qui s’ensuivra pour les médias et pour les journalistes, au détriment du droit du public à une information libre et de qualité;

  2. L’IMPOSSIBILITÉ D’ACCÉDER À CERTAINS LIEUX SANS RECOURIR AUX TRANSPORTS FOURNIS PAR DES ENTREPRISES OU DES ORGANISMES (institution gouvernementale, armée, parti politique, Hydro-Québec, Croix-Rouge, etc.)

    Le Conseil de presse croit que les médias, dans ces cas, doivent verser leur juste quote-part pour le voyage, même si celui-ci est offert gratuitement. Cette façon de faire permettra au journaliste d’effectuer son travail avec toute la liberté et la distance critique nécessaire vis-à-vis son sujet et vis-à-vis son hôte;

  3. LE RECOURS À DES COLLABORATEURS ET À DES PIGISTES

    Le travail des collaborateurs extérieurs et des pigistes est forcément plus difficile à encadrer. Le Conseil de presse estime cependant que les entreprises doivent se montrer aussi rigoureuses à leur égard et exiger d’eux le respect des mêmes principes et des mêmes règles que ceux auxquels leur personnel journalistique régulier doit se conformer.

Il appartient aux dirigeants des médias, dans le cadre des politiques éditoriales adoptées, de voir en toutes ces situations comment doivent être respectés les principes et les règles rappelés plus haut, et d’étudier chaque cas et d’apprécier chaque offre à la lumière de ces principes et de ces règles d’éthique : intérêt public, liberté dans l’enquête et dans la recherche de l’information, indépendance de l’information, absence de conflits d’intérêts, et d’apparence de tels conflits.

Si, en dernier recours et dans des circonstances exceptionnelles, un média estime devoir accepter un  » voyage gratuit « , ce média devra informer explicitement le public que le voyage et le reportage, ainsi rendus possibles, ont été effectués en tout ou en partie aux frais de l’entreprise ou de l’organisme concerné. Le Conseil de presse estime que cette information est elle-même d’intérêt public, et que le public y a droit. Se contenter de mentionner que le journaliste a été  » invité  » par cette entreprise ou cet organisme ne suffirait pas alors, cette seule mention pouvant prêter à ambiguïté.