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Chroniques

Droit de commenter, devoir de modérer – Aux États-Unis

Quand le New Haven Independent a retiré à ses lecteurs la possibilité de commenter ses articles en début d’année, le débat s’est enflammé. Internautes, journalistes et observateurs des médias ont questionné et critiqué ce choix, soulevant au passage la question incontournable de la modération des commentaires. Un débat qui dépasse largement les frontières du Connecticut.

La décision de la rédaction du NHI peut, a priori, faire sursauter, à l’heure de l’ouverture des plateformes et des contenus générés par les utilisateurs (UGC). Mais ce serait oublier que cet élargissement de l’espace public entraîne aussi une responsabilité, celle de contrôler et modérer les commentaires, pour assurer un débat sain et éviter la diffamation[1]; un véritable casse-tête pour des petites rédactions.

« Au cours des 6 derniers mois, avec des sujets chauds comme la campagne électorale, l’immigration et l’assurance maladie, le ton des commentaires a monté, au point de devenir injurieux, voire menaçant, explique Paul Bass, rédacteur en chef du New Haven Independent. Il y a eu escalade et à un moment, nous avons dû intervenir. » La rédaction y est allée rondement et a tout simplement choisi de bannir les commentaires de son site. Une réaction exagérée ?

Le retrait des commentaires sur le site du NHI n’aura au final duré que deux semaines. L’équipe a choisi de les réintroduire, mais en ajoutant certaines contraintes. « Ce n’est pas que nous n’aimons pas les commentaires, au contraire, ils font partie d’un environnement démocratique sain, précise Paul Bass. Cependant, ils doivent contribuer à une conversation structurée. »

Les commentaires ont un coût : la modération

La modération, lorsqu’elle s’ajoute aux tâches déjà existantes, peut rapidement devenir un travail colossal pour une petite rédaction. Au NHI, média sans but lucratif, trois personnes, soit plus de la moitié de l’équipe de rédaction, devaient contrôler quotidiennement près d’un millier de commentaires. Deux autres journalistes se sont depuis joints à l’équipe de modérateurs, pour équilibrer le partage des tâches.

Le New Haven Independent, comme la plupart des médias, avait pourtant une nétiquette, qui énonçait clairement les règles à respecter pour qu’un commentaire soit approuvé. En réintroduisant les commentaires, la rédaction n’a pas resserré les règles, mais a ajouté l’obligation pour les internautes de s’identifier pour commenter. L’identité, désormais connue de la rédaction, peut ensuite demeurer cachée du reste des lecteurs sous un pseudonyme. « Dans une petite localité comme New Haven, l’anonymat est essentiel pour permettre l’expression de toutes les opinions sans intimidation, » croit le rédacteur en chef. 

Paul Bass constate que cette pause forcée semble avoir généré un meilleur climat dans les échanges sur le site, et que les gens paraissent plus respectueux. Mais le rédacteur en chef n’est pas dupe: à terme, il estime que d’autres débordements sont inévitables. « Malgré les excès, c’est une bonne chose que les gens s’expriment et surveillent le travail des journalistes. Ils nous forcent à agir conformément aux valeurs et aux principes de l’éthique journalistique. C’est très positif », conclut Paul Bass.


[1] Au Québec, la modération est devenue essentielle pour les médias, puisqu’ils peuvent être tenus responsables des commentaires publiés sur leurs sites (Corriveau c. Canoe inc. (2010) QCCS 3396).

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Commentaire (1)

  1. Il est inexact de prétendre qu’au Québec la modération est « devenue essentielle » pour les médias. Pour les médias en ligne, tout dépend de la façon dont le média décide de traiter les contributions émanant de tiers. Les articles 22 et 27 de la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information s’appliquent à ces situations. , Lorsqu’une personne agit, comme dans l’affaire Corriveau, de manière à exercer un plein contrôle sur un environnement en ligne comme un blogue, elle répond de ses faits et gestes en vertu des principes du droit commun de la responsabilité civile. Par contre, dans Crookes c. Newton , la Cour suprême relève des décisions récentes en common law qui « semblent indiquer que certains actes sont si passifs qu’ils ne devraient pas être considérés comme de la diffusion ». C’est pourquoi lorsqu’une personne n’a pas le contrôle sur ce qui est mis en ligne, sa responsabilité ne sera engagée que si certaines conditions sont réunies. Les dispositions de la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information entrent en jeu lorsque l’information ou le document porteur de dommages émane d’une autre entité que celle qui assure le contrôle de l’espace en ligne sur lequel il se trouve.

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