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Chroniques

Journalisme traditionnel et néo-journalisme : deux planètes

Dans le maelström à la fois prometteur et périlleux des mutations médiatiques, journalisme traditionnel et néo-journalisme se côtoient sans vraiment interagir, si on se fie aux échanges qui se sont déroulés à l’occasion du colloque Les mutations de l’univers médiatique, le 12 avril.

Crédit photo : jorik de beer CC

La série de tables rondes organisée par la revue À bâbord! a mis en relief deux solitudes : les nouveaux médias et les médias traditionnels.

 Mais comment définir les premiers? Et, puisque nous parlons de mutations, comment leur émergence redéfinit les seconds? Si l’éclatement de l’identité des médias est maintenant généralement admis, qu’en est-il de l’identité des journalistes mêmes?

 Bien que le descriptif du programme du colloque soulignait que bien des aspects des mutations de l’univers médiatique demeurent mal cernés, la journée n’aura pas permis d’éclairer beaucoup ces zones d’ombres au cœur du débat.

 Toute la journée, le trou noir de l’heure, l’éléphant dans la salle de l’UQAM : la question « qu’est-ce qu’un journaliste? » est demeurée entière.

 Le hamster

 Les participants au colloque d’À Bâbord! ne sont pas repartis la tête vide pour autant.

 La première table ronde, Médias traditionnels et nouveaux médias: interactions et redéploiements, aura été l’occasion de réfléchir au fait que les journalistes n’ont plus le temps de réfléchir. Une problématique connue, mais bien amenée par Stéphane Baillargeons, journaliste au Devoir, à l’aide de l’image du journaliste-hamster.

 M. Baillargeon a emprunté ce parallèle à Dean Starkman, auteur d’un article publié en septembre 2010 dans le Columbia Journalisme Review : « The Hamster Wheel ».

 La roue du hamster, qui tourne vite, sur des plateformes démultipliées, mais qui ne mène le hamster (et le lecteur) nulle part… « Le journaliste est devenu une petite bête suractive qui tourne à vide », a résumé Stéphane Baillargeon.

 Les constats de Starkman sont consternants: un nombre décroissant de journalistes, qui produisent de plus en plus de nouvelles. Des journalistes qui ne peuvent dire non, qui s’essoufflent, qui laissent leur sens critique au vestiaire. Pas le temps.

 La convergence des RP

 Chantal Francoeur, professeur à l’école des médias de l’UQAM, ex-journaliste à Radio-Canada et participante à la même table ronde s’est penchée récemment sur une des conséquences de cette suractivité stérile. Couplée à la prolifération des spécialistes des relations publiques, la « hamstérisation » des journalistes offre un contexte idéal pour une explosion de « matériel clé en main » publié tel quel sur les diverses plateformes médiatiques, a-t-elle noté.

 Est-ce que les journalistes arrivent, malgré tout, à « développer leurs propres histoires »? Afin de répondre à la question, l’universitaire a épluché les unes des journaux Le Devoir, La Presse et du Journal de Montréal pendant cinq semaines.

 Elle avance prudemment un chiffre: 39 % des articles reprenaient très largement du contenu fourni par des relationnistes publiques. Mais attention, l’exercice est peu concluant, admet Mme Francoeur, puisqu’il est difficile de départager la provenance des informations et de définir les formes subtiles de messages formatés par les experts des communications.

 Nombrilisme

 Il reste que trop peu de journalistes peuvent se permettre de prendre leur temps, déplore Stéphane Baillargeon. Et seulement quelques journalistes privilégiés se voient accorder la latitude nécessaire pour faire de l’enquête. Pourtant, cela est une façon de se démarquer, fait-il valoir.

 Il a salué au passage des voix indépendantes comme Mediapart, en France, qui a mis au jour l’affaire Cahuzac, ou la revue À Bâbord! au Québec. Ou encore l’émission 24 heures en 60 minutes. « Je ne crois pas qu’il y a là beaucoup de hamsters ».

 Mais le plus souvent, les médias traditionnels tentent de se démarquer par « la solution la plus simple, la plus bête et la moins coûteuse : la chronique. On donne de la corde chaque jour à un collègue pour faire du millage sur la nouvelle ». Une tendance que le journaliste spécialisé dans la couverture des médias qualifie de « nombriliste ».

 Un nombrilisme qui tire à sa fin? À l’occasion du printemps érable, on a vu des nouveaux médias comme CUTV jouer un rôle important. Cela a toutes les raisons de « troubler » les médias traditionnels, admet Stéphane Baillargeon. « On n’est pas les seuls à donner du sens à la société. On n’est pas les détenteurs du monopole de la parole juste. »

Les citoyens sont effectivement de plus en plus nombreux à quitter leur rôle passif pour revêtir leur habit de créateur de contenu, a renchéri Philippe de Grosbois, enseignant de sociologie au Collège Ahuntsic et collaborateur à la revue À Bâbord!

Et lorsqu’ils prennent les rênes de l’information, c’est dans une tout autre logique, celle d’internet, de l’« open source » et de l’esprit collaboratif. Philippe de Grosbois établit un parallèle entre cette communauté et la communauté des hackers, décrite dans l’essai  Coding Freedom, de Gabriella Coleman, professeur au département d’études en communications et histoire de l’art de l’Université McGill.

« La bataille de l’accréditation [création d’un titre de journaliste professionnel] et de la rémunération, c’est une bataille d’arrière-garde », dit-il, pour illustrer le clivage entre les journalistes traditionnels et les néo-journalistes. « La relation entre journalistes et journalistes-citoyens est à revoir. Une collaboration devrait s’instaurer. »

Or, peu après le colloque, quelques participants n’avaient manifestement pas l’impression que cette collaboration était en voie de s’amorcer.

Journalisme, militantisme et objectivité

Ce thème, autour duquel s’est articulé la troisième table ronde, apportait une piste de compréhension au manque de dialogue entre journalistes établis dans le modèle traditionnel et une nouvelle cohorte de journalistes issus de la démocratisation des médias.

La juxtaposition des mots journalisme et militantisme n’est pas sans rappeler la question posée par le collectif de journalistes indépendants Ublo, lors de la table ronde qu’il a tenue le 25 mars. « Le fait d’être journaliste indépendant permet-il une plus grande liberté dans le traitement des sujets, une tribune éditoriale plus grande? Ou faut-il rester neutre et objectif ? » demandait Ublo.

Cette soirée n’avait pas davantage réussi à éclaircir le flou identitaire existant entre les journalistes indépendants, citoyens, militants ou engagés, des expressions très souvent présentées de façon assez confuse, en opposition avec le vocable «journaliste», lui-même de plus en plus difficile à cerner.

La distinction entre le journaliste et le militant est toutefois claire, estime Brian Myles, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). « La vérification, la contextualisation et le recul font la différence entre un journaliste et un militant, qui met lacauseavant le reste. »

De façon générale, le journaliste, nouveau ou ancien, se distingue par sa démarche. Parmi les règles de base que s’imposent la profession figurent « la rigueur, l’équilibre, la véracité, [le fait de] tenir compte de la pluralité des voix, la séparation de l’opinion du factuel » énumère M. Myles.

Cette approche se substitue à l’impossible objectivité, qui n’est plus professée dans les cours de journalisme, fait-il remarquer. « On ne peut se séparer de son creuset », avance-t-il, pour justifier l’abandon de valeur longtemps jugée cardinale.

La concentration de la presse et les intérêts économiques des conglomérats médiatiques, qui suscitaient déjà des inquiétudes dans les années 1970, ont également contribué à déboulonner le mythe de l’objectivité.

Mais Brian Myles estime que « la syndicalisation a fait beaucoup pour affranchir la presse des influences externes », et pour la sécurité des revenus des journalistes, qui participe également à leur indépendance éditoriale.

Le journaliste à l’emploi des médias traditionnels n’est donc pas ce « vendu » qui a été pris à partie par certains militants, lors du printemps érable, comme s’il était un allié du pouvoir en place, défend le président de la FPJQ.

« On a assisté à une critique de toutes les institutions, y compris les médias. On a vu des journalistes tabassés. Ça nous a pris par surprise. » Tout en encourageant la diversité des points de vue, M. Myles rappelle que les journalistes ne sont « pas là pour prendre fait et cause. Nous sommes des historiens de l’instantané. On prend le matériel brut ».

Fausse impartialité

La copanéliste de M. Myles, Isabelle Gusse, professeure au département de sciences politiques à l’UQAM, n’a pas caché sa perplexité quant à l’impartialité des médias traditionnels.

La notion du service de l’intérêt public des médias est bel et bien pervertie par les intérêts commerciaux des grandes entreprises de presse, mais également par divers autres facteurs, dit-elle en somme. Mme Gusse a cité la prolifération des relationnistes et d’experts qui ne sont pas toujours impartiaux. Dans ce contexte, les médias de masse ne jouent assurément pas leur rôle de quatrième pouvoir, affirme l’universitaire.

Si l’impasse est réelle, qui joue ce rôle? Les voix alternatives, dont plusieurs sont nées sur la toile québécoise à la suite du printemps de 2012? La tactique GAPPA (Guet des Activités Paralogistiques Propagandistes et Anti-démocratiques) est un exemple. La co-initiatrice de GAPPA, Geneviève Côté, qui complétait la table ronde, a quant à elle avancé que le fait d’être salarié n’est pas un avantage, comme l’affirme Brian Myles, mais bien une contrainte, étant donné la puissance du devoir de loyauté qui lie un employé à l’entreprise pour laquelle il travaille.

Mais l’approche GAPPA a essuyé un commentaire cinglant au moment des échanges avec la salle, également publié sur Twitter, au sujet de l’aspect spectaculaire et théâtral de la vidéo présentée par Geneviève Côté.

Ce que fait GAPPA : information ou divertissement ? La réponse de Mme Côté : « Est-ce que je suis moins bien informée par Infoman que par Radio-Canada? Par rapport à la théâtralité, regardez comment est fait un reportage télévisuel. Il y a un format, une mise en scène. C’est cette mise en scène-là qu’on associe à l’idée de neutralité et d’objectivité. »

Le débat revient à nouveau à la question de l’impartialité et de savoir qui est le mieux placé, des médias traditionnels ou des nouveaux médias, pour l’exercer. Une personne dans la salle soulève la question de la loyauté à l’entreprise, à laquelle doivent souscrire les employés, y compris les journalistes. Leur indépendance par rapport aux intérêts de leur entreprise de presse est alors compromise.

On peut toujours compter sur les collègues pour être critiques entre eux , répond Brian Myles. Et le fait d’être salarié nous permet d’avoir la liberté [pour se consacrer à l’exercice du métier] », insiste-t-il.

En somme, fait valoir Brian Myles, ces éléments font contrepoids au « modèle de compromis » qu’est la propriété privée des médias, malgré la concentration de la presse et la dépendance envers la publicité.

« Une presse d’État n’est pas une solution, dit il. La Pravda n’est pas un exemple de liberté de presse. »

Isabelle Gusse est en total désaccord. « M. Myles croit que le danger est dans l’État. Mais le danger est dans le non-État, l’État minimum », a-t-elle affirmé au Magazine du CPQ, en marge du colloque. La menace à l’indépendance de la presse et au droit du public à l’information émane de l’instrumentalisation des journalistes — devenus des « techniciens sans culture générale » — par les pouvoirs politiques et économiques, martèle Mme Gusse.

Journalistes des médias de masse et journalistes indépendants ne devraient-ils pas livrer une lutte commune contre la concentration de la presse? Cette question, posée à l’issue de la table ronde, est restée sans réponse.

Rendre les armes

Si l’analyse est sombre, le constat d’échec désarmant qu’a livré Simon Jodoin, rédacteur en chef du Voir, lors de la seconde table ronde (Les nouveaux médias : promesses et périls), l’est tout autant.

L’avènement des nouveaux médias a fait naître l’utopie de la transparence, de la participation et de l’immanence, face à l’opacité des médias de masse acoquinés au pouvoir politique, estime M. Jodoin.

Mais cela est illusoire. Les grands médias ont récupéré les médias sociaux. « Les médias traditionnels eux-mêmes se sont horizontalisés, se sont démocratisés. Cette [révolution], ce n’est que de la fibre optique. Google et Facebook sont les nouveaux gros conglomérats. On s’est fait baiser. On en est venus à délaisser les médias locaux et on a maintenant un problème de diversité. »

« On ne remettra pas la pâte dentifrice dans le tube. Au Voir, le pari qu’on a pris, c’est de garder le modèle d’affaires local, en épousant la philosophie d’ouverture avec les blogueurs et on considère les annonceurs comme des partenaires.

« On a la boutique Voir, on loue un espace blog. La pub a toujours été de l’intégration de contenu. Ça c’est fait naturellement. Et la fréquentation et les revenus web sont en hausse.

« Ceux qui vont survivre sont ceux qui seront capables d’épouser ces fondements idéologiques et non pas y résister. »

 

 

 

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