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Chroniques

L’éthique de la caricature

Les caricaturistes, sorte de fous du roi des temps modernes, ont une latitude beaucoup plus grande que les autres éditorialistes. Leur médium  le dessin   leur confère un statut à part, doublé d’une liberté unique; mais peuvent-ils pour autant rire de tout?

Caricature d'André-Philippe Côté, Le Solei, 18 mai 2012

Comme le disait le caricaturiste du journal Le Monde, Jean Plantureux dit Plantu, si on veut connaître le degré de liberté d’expression d’un pays, on ne doit pas parler au premier ministre, mais aux dessinateurs de presse.

« On a une liberté particulière, estime André-Philippe Côté, caricaturiste au journal Le Soleil.  Je ne suis pas tenu à rapporter des faits, je peux inventer, ce que mes collègues de l’éditorial ne peuvent pas faire. On est à mi-chemin entre la réalité et la fiction. »

Une liberté à part pour cette forme unique de journalisme d’opinion, consacrée par les guides de déontologie journalistique. La FPJQ précise à l’article 1 que son guide s’applique à toute personne qui exerce une fonction de journaliste, y compris les caricaturistes. Le Conseil de presse du Québec (CPQ) considère pour sa part la caricature comme un « véhicule d’opinions au même titre que l’éditorial », selon son guide Droits et responsabilités de la presse. Quant aux responsabilités des caricaturistes, le guide précise que leur liberté n’est cependant  par absolue: « Le caricaturiste doit s’acquitter de sa tâche avec la même conscience, le même souci de qualité et de respect des personnes, des groupes et du public. Lorsque la caricature est porteuse d’une connotation haineuse, le seuil de tolérance de la société est déjà franchi. » Linda David, responsable à la gestion des plaintes au CPQ, constate par ailleurs que très peu de plaintes concernant les caricatures sont retenues. 

Si la caricature de presse n’a pu réellement s’implanter en Amérique du Nord qu’avec l’arrivée des médias de masse, au 19e siècle, elle fait aujourd’hui partie du quotidien des grands journaux québécois. « La caricature permet d’alléger la transmission des opinions, à cause de la nature même du dessin de caricature qui est souvent imbibée d’humour, souligne Michel Garneau alias Garnotte, caricaturiste du Devoir depuis 1996.  Mais il y a une partie de la caricature qui est plus abrasive, plus offensive, et le fait que [ces dessins] se retrouvent dans la page où les opinions s’expriment ajoutent une arme dans l’arsenal du journal dans le combat des idées », estime-t-il.

André-Philippe Côté constate pour sa part une évolution dans ses motivations comme caricaturiste. S’il cherchait davantage à faire rire à ses débuts, ce n’est plus sa priorité. « Je veux d’abord me situer par rapport aux événements : qu’est-ce que j’en pense? Qu’est-ce que  je veux en dire? Je sens beaucoup plus le poids du contenu. On n’est pas juste des humoristes : en caricature il y a un aspect « critique sociale » qui est vraiment fondamental », soulève-t-il.

Yannick Lemay alias Ygreck, caricaturiste pigiste pour Le Journal de Québec, relativise de son côté l’importance de la caricature dans le Québec d’aujourd’hui. « La caricature était plus revendicatrice à une autre époque, elle influençait beaucoup plus le débat social qu’aujourd’hui, où on est dans l’ère de l’opinion. Maintenant, il y a tellement de gens qui donnent d’opinions qu’une caricature, c’est juste une autre opinion parmi d’autres. »

Si la caricature a une fenêtre d’environ 24h, elle reste aussi un témoin de l’évolution des mœurs, rappelle André-Philippe Côté. « Quand on regarde des livres sur la caricature, on voit dans la façon de représenter les événements l’évolution du statut de la femme, par exemple, ou de la morale, de la sexualité, de la religion. Des informations parallèles contenues dans le dessin vont donner une idée globale de la société. » 

La caricature reste aussi une façon d’intéresser les jeunes à l’information, estime Ygreck. « Beaucoup de jeunes commencent à s’intéresser à l’actualité par la caricature et ensuite, ils vont aller lire le texte associé pour comprendre. Ils s’amusent d’abord avec l’image et après ils s’informent sur le fond, ce que je trouve génial.»

Tout dire?

Même si la caricature vise à provoquer, à faire réagir ou à choquer, certaines limites s’imposent d’elles-mêmes aux caricaturistes. L’autocensure fait même partie de leur réalité et en démocratie, celle-ci ne pose pas problème, souligne Mira Falardeau, spécialiste de la caricature et auteure du livre L’histoire de la caricature au Québec. C’est que l’autocensure du caricaturiste s’apparente davantage à une forme retenue, qui lui permet de trouver le ton juste et de s’aventurer sur l’étroite bande délimitée d’un côté par la subversion et de l’autre, par la vulgarité. « L’autocensure, c’est ce qui distingue un bon caricaturiste d’un mauvais; celui qui est incapable d’autocensure ne trouvera tout simplement pas de contrats parce qu’il ne pourra pas se retenir et ira trop loin », remarque-t-elle.

André-Philippe Côté abonde dans le même sens : « Je m’impose des limites, c’est à chaque caricaturiste de vivre avec sa conscience. Je fais aussi attention de « distribuer mes claques » de chaque côté, pour ne pas donner l’impression de prendre parti. »  Pour y arriver, une certaine distance est nécessaire, estime-t-il, pour garder un sens critique par rapport aux événements.

Caricature de Garnotte, Le Devoir, 10 mai 2012

Malgré tout, certains glissements ne sont pas impossibles, souligne Michel Garneau, qui rappelle que l’éthique peut aussi varier au fil du temps, des modes et des contextes. « Le danger en caricature, c’est d’en faire une vendetta personnelle et d’en profiter pour régler ses problèmes avec telle personne ou tel groupe. Il faut savoir quand s’arrêter. »

Choquer, oui, mais ce n’est pas le seul but de la caricature estime André-Philippe Côté. « Si en choquant on passe un message très puissant, allons-y, choquons! Mais si on fait juste choquer pour choquer, je ne vois pas tellement l’intérêt surtout s’il n’y a pas d’argument éditorial derrière ça. »

Sensibilités culturelles

Les caricatures de Mahomet publiées par plusieurs journaux européens en 2005 ont soulevé un tollé de protestations dans la religion musulmane, qui condamne toute représentation imagée du prophète. Ces caricatures ont cependant entraîné une réflexion intéressante sur les limites de la liberté d’expression. « C’est embêtant pour un caricaturiste de ne pas pouvoir dessiner quelque chose parce que par nature, les caricaturistes font des choses ‘offensantes’, remarque Michel Garneau. C’est très différent de notre culture qui se permet davantage de rire des riches et des puissants. La caricature, c’est un des rares endroits où on peut attaquer un premier ministre, un cardinal, etc. »

Seul travailleur autonome des caricaturistes interviewés, Ygreck possède ses propres plateformes pour diffuser ses caricatures. À l’heure actuelle, il est le seul à les ouvrir aux commentaires des internautes. Certains thèmes, comme la religion, sont davantage sujets à controverse; c’est du moins ce qu’il constate à l’ampleur de la réaction des lecteurs.

Un sujet sensible risque également de faire réagir fortement si on s’y attaque alors que les cendres ne sont complètement refroidies, remarque pour sa part Michel Garneau. Il pense notamment à cette caricature de Sue Dewar du Ottawa Sun, où l’on voyait Lucien Bouchard avec une jambe de bois rongée par un castor alors qu’il sortait à peine de l’hôpital après son amputation. « Elle [Sue Dewar] a reçu des menaces de mort, se souvient-il. On s’est dit que c’était trop près du moment où ça s’était passé. Aujourd’hui, on peut sans problème faire des blagues avec la jambe de Monsieur Bouchard parce qu’on voit qu’il s’en tire très bien, on trouve ça moins tragique. »

Ygreck a récemment reçu des menaces d’internautes qui n’ont pas aimé sa caricature dans laquelle le leader étudiant et co-porte-parole de la CLASSE, Gabriel Nadeau-Dubois, était comparé à Oussama Ben Laden. Même si la caricature a été publiée uniquement sur son site personnel – il assure qu’il ne l’aurait jamais soumise à un journal –, elle a soulevé l’ire d’une partie de la population, qui estime qu’il est allé trop loin. « Ce n’est pas la caricature dont je suis le plus fier, admet-il, je l’ai fait sur un coup de tête. » Il retient une certaine leçon de cette expérience : « Il y a des icônes, comme Hitler ou Ben Laden, auxquelles on ne peut pas comparer d’autres gens. Avant ce moment-là, je n’avais peut-être pas réalisé ça », avoue-t-il.

Sauver le caricaturiste… et la caricature

Les places de caricaturistes-éditorialistes sont rares, particulièrement au Québec où le marché des médias demeure restreint. Certaines tendances présentes ailleurs dans le monde font par ailleurs graduellement leur entrée sur le marché québécois. Les journaux font par exemple de plus en plus appel à des caricaturistes pigistes et le travail autonome risque bientôt de devenir la norme. Une situation qui inquiète André-Philippe Coté, qui observe que les caricaturistes pigistes sont souvent mal protégés. « Nous, on est syndiqués, on a une protection. Si les patrons essayaient d’intervenir dans notre travail, le syndicat nous défendrait. Si les caricaturistes sont majoritairement pigistes, ça risque de fragiliser beaucoup la profession », s’inquiète-t-il.

Aux États-Unis, il existe maintenant une sorte de syndicat auquel les caricaturistes envoient leurs dessins quotidiennement. Ceux-ci sont ensuite mis à la disposition de l’ensemble des journaux américains, à la manière d’une banque d’images. Si la situation semblait pleine de promesses au départ, les effets pervers n’ont pas tardé à se manifester. « Ce qu’on constate aux États-Unis, c’est que les caricaturistes ne font plus de sujets locaux, puisqu’ils ne savent pas où sera publiée leur caricature. On ne parle donc que d’Obama et de sujets nationaux; ça tue la caricature plus proche des gens », déplore André-Philippe Côté.

Autre inquiétude : une certaine ingérence idéologique des rédactions dans la caricature. « Puisque les journaux ont le choix, si un journal de droite veut une caricature anti-Obama, il peut choisir dans la banque dans le sens de son opinion, remarque André-Philippe Côté. Au final, plus personne n’exprime d’autre point de vue dans le journal. » Une situation qui affecte non seulement le caricaturiste, mais aussi la diversité des opinions.

Dossier sur la satire:

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