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Journaliste militant : porter deux chapeaux à la fois

Crédit photo : discutant CC

L’arrestation cet été de Miles Howe, journaliste à Halifax pour Media Co-op, illustre la difficulté à tracer la ligne entre les journalistes professionnels et les journalistes militants.

Le 21 juin, Miles Howe, qui couvrait des manifestations d’opposants à l’exploration du gaz de schiste dans le comté de Kent, près d’une réserve amérindienne du Nouveau-Brunswick, s’est emporté contre un policier. Il était arrêté quelques jours plus tard. Au total, douze personnes ont été arrêtées dans le cadre de cet événement.

Peu soucieux de savoir quelle étiquette décrit le mieux son travail, Miles Howe reconnaît tout de même qu’il fait un journalisme qui n’est pas traditionnel.

« Pour les policiers, je suis seulement un autre manifestant et je peux comprendre. Je suis à l’aise avec ça. Je suis perçu différemment d’un journaliste de CBC et je crois qu’un journaliste de CBC va réagir différemment de moi. Il ne va pas perdre son sang-froid! Je réagis comme les manifestants, mais je suis habilité à faire rapport des faits et à prendre des photos. C’est certain que ce n’est pas traditionnel.» 

« Vous allez payer »

Le 21 juin, les manifestants avaient bloqué la route 126 afin d’empêcher le passage des camions de la compagnie minière. M. Howe raconte que les policiers de la GRC ont repoussé les manifestants vers l’accotement. Les deux groupes se faisaient alors face. Au moment où les camions allaient reprendre la route, un homme est sorti du rang et s’est jeté sous un camion, relate le journaliste.

« Sa femme, âgée d’une soixantaine d’années, a poussé la ligne de policiers. Ils l’ont frappée au visage et elle a saigné de la bouche. J’ai perdu mon sang-froid et j’ai crié à un policier « Vous allez payer pour ça ». Le policier m’a dit : « Vous êtes en état d’arrestation », mais il ne m’a pas accompagné au véhicule. »

Dans les jours suivants, M. Howe a continué de couvrir les manifestations. Le 4 juillet, au moment où il attendait, avec un journaliste de l’APTN, pour aller visiter un site de la compagnie minière, le policier qu’il avait harangué s’est avancé pour lui serrer la main. Il lui a alors fait savoir qu’il était en état d’arrestation. Miles Howe a été conduit immédiatement au poste de la GRC, à Moncton.

Au moment des faits, la porte-parole de la GRC, la caporale Chantal Farrah, avait indiqué à CBC que l’arrestation était en lien avec des menaces proférées contre un policier le 21 juin. Questionnée à savoir si les policiers avaient saisi l’équipement électronique du journaliste, elle avait répondu que les biens sont retirés lorsqu’il s’agit d’une arrestation pour des raisons de sécurité.

Miles Howe a finalement été relâché sans accusation et sans condition, quelques heures plus tard. « Mon avocate m’a tout de suite dit que [les propos] « Vous allez payer pour ça » ne constituaient pas une menace », rapporte-t-il.

La GRC refuse désormais d’émettre tout commentaire, prétextant qu’aucune accusation n’a été portée.

Tim McSorley, militant et rédacteur de la revue Dominion et de Media Co-op, croit pour sa part que l’arrestation de son collègue avait pour objectif de mettre fin à sa couverture. Il ne comprend pas pourquoi les policiers ont procédé à son arrestation plusieurs jours après les faits. « C’est une très petite communauté. Les Amérindiens et la GRC le connaissaient », note-t-il.

Transparence

Miles Howe ne cache pas sa proximité avec les manifestants. « Je vis avec eux, j’essaie de rapporter leur situation. Ce n’est pas important pour moi d’être objectif. Je ne cherche pas nécessairement l’équilibre », dit-il, en estimant toutefois qu’il a fait un travail que personne d’autre n’a fait. Il considère que la compagnie Irving contrôle les médias du Nouveau-Brunswick et qu’elle a son propre agenda.

L’hiver dernier, durant sa couverture des manifestations du mouvement Idle No More, pour le Brantford Expositor, Hugo Rodrigues, président de l’Association canadienne des journalistes (ACJ), a lui-même constaté que les journalistes militants ne se comportent pas comme les journalistes professionnels.

« Durant les manifestations, ils étaient mêlés aux militants. Quelqu’un qui passait sur le trottoir n’aurait pas pu voir la différence entre les manifestants et les journalistes militants, alors que ce n’était pas le cas des autres journalistes. »

Malgré ce constat, l’ACJ a rapidement dénoncé l’arrestation de Miles Howe. « Quand un journaliste fait face à la loi, nous voulons vérifier si les policiers essaient d’entraver son travail et nous assurer que la loi est bien appliquée », répond M. Rodrigues en rappelant que le journalisme n’est pas une profession et que l’accès n’en est pas réglementé.

Dans son communiqué émis au lendemain de l’arrestation de Miles Howe, l’ACJ jugeait inexcusable que la police détienne un journaliste qui fait son travail. On y rappelait également : « Les journalistes travaillent à présenter des informations importantes au public, quand ils sont arrêtés l’impact sur le public est immédiat et de telles actions frappent au cœur de nos droits constitutionnels à la liberté d’expression et à la liberté de presse ».

Les médias militants doivent faire preuve de transparence avec leur public, estime cependant le président de l’ACJ. « Ils ne peuvent pas prétendre faire le même genre de journalisme que les médias [traditionnels]. Les organisations professionnelles ont des guides [déontologiques]. » Dans le cas de Media Co-op, il estime que le groupe ne cache pas sa nature militante.

 Qui est journaliste ?

« En fait, on danse toujours autour de la question « Qui est journaliste? » », observe M. Rodrigues.

Actuellement, pour être membre de l’ACJ, on doit démontrer que le journalisme est la source principale de son revenu ou que l’on y consacre la majorité de son temps.

Les critères sont semblables du côté de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Cependant, on y précise que le travail de journalisme doit être fait pour le compte d’une entreprise de presse.

Cette question, mainte fois débattue dans les congrès professionnels, ne se limite plus au cercle journalistique. « Depuis deux ans, on se demande qui est journaliste », indique le commandant Ian Lafrenière, responsable des communications corporatives du Service de police de Montréal (SPVM). Il affirme éprouver un malaise à se baser uniquement sur l’adhésion à une association puisque celle-ci est facultative.

L’enjeu a notamment pris de l’importance lors des manifestations étudiantes du printemps 2012.

Une accréditation mise en évidence afin que les policiers puissent reconnaître les représentants des médias, n’aurait pas constitué une solution, selon lui. Au contraire, il estime que cela aurait risqué de nuire aux journalistes parce qu’ils auraient pu être pris à partie par les manifestants.

« On fait du cas par cas », précise le commandant Lafrenière, en insistant sur le fait qu’il ne veut pas catégoriser les journalistes en fonction du média ou du type de média pour lequel ils travaillent.

Pour tenter d’améliorer la situation, le SPVM a offert des séances d’information techniques aux journalistes, afin notamment de leur permettre de décoder les signes avant-coureurs d’une intervention policière. Des mécanismes de communication ont également été mis en place dans les cas ou des journalistes sont arrêtés.

« Après 700 manifestations, on est meilleur », lance le policier.

Liberté de presse et impunité ne doivent pas être confondues, prévient cependant Ian Lafrenière. Il rappelle qu’une personne qui commet une infraction ne pourra éviter la justice.

 Lectures complémentaires :Dans le cadre de l’élaboration de la nouvelle loi sur la protection des sources, les Américains ont été amenés à mieux définir qui est journaliste. http://articles.latimes.com/2013/sep/12/nation/la-na-shield-law-20130913

Thomas Kent, responsable des règles déontologiques à l’Associated Press croit pour sa part que la définition devrait comprendre un engagement par rapport aux grands principes déontologiques. http://huff.to/17fUV6U

Au début de l’été, l’importance des révélations faites par Glenn Greenwald, un blogueur engagé, a ramené à l’avant-plan la question de la définition d’un journaliste. https://conseildepresse.qc.ca/actualites/chroniques/quest-ce-quun-journaliste/

 

 

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