D2022-01-063

Plaignants

Jean-Sébastien Trépanier 

Mathieu Breton

3 plaignants en appui

Mis en cause

Francine Pelletier, chroniqueuse

Le Devoir

Date de dépôt des plaintes

Le 27 janvier 2022

Date de la décision

Le 26 mai 2023

Résumé de la plainte 

Jean-Sébastien Trépanier, Mathieu Breton ainsi que trois plaignants en appui déposent des plaintes le 27 janvier 2022 au sujet de la chronique « La pandémie revue et corrigée » de la chroniqueuse Francine Pelletier, publiée dans Le Devoir le 26 janvier 2022. Les plaignants déplorent des informations inexactes, de l’information incomplète et une absence d’identification des sources. 

Contexte

Au début de l’année 2022, alors que le gouvernement québécois encourage la population à se faire inoculer une troisième dose de vaccin contre la COVID-19, la chroniqueuse s’interroge sur la gestion de la pandémie. Elle estime que les gouvernements ont tout misé sur la vaccination alors que d’autres avenues étaient possibles. 

Francine Pelletier base son argumentaire sur un texte d’opinion publié quelques jours plus tôt dans le Globe and Mail par le Dr Norman Doidge, psychiatre et psychanalyste torontois également auteur de « The Brain That Changes Itself » et directeur exécutif de Health and the Greater Good. Elle affirme que les succès de certains médicaments déjà existants sont passés inaperçus. Selon elle, « avec les meilleures intentions du monde, pour sauver des vies, inciter à la cohésion sociale et contrer la désinformation, les autorités ont tenu à parler d’une même voix pour mieux promouvoir les mesures sanitaires. Curieusement, un autre type de désinformation s’est ensuivi. Une espèce de censure involontaire. » Elle conclut en demandant : « À quand une nouvelle stratégie, plus ouverte, plus franche, moins coercitive et mieux adaptée à la pandémie d’aujourd’hui? »

Deux jours après la publication de la chronique visée par la plainte, Le Devoir a publié une mise au point signée par la rédactrice en chef, Marie-Andrée Chouinard, qui comprend des excuses et des précisions. Sur Internet, cette mise au point apparaît au-dessus d’une version corrigée de la chronique.

Cette mise au point du Devoir fait elle-même l’objet d’une autre décision du Conseil (D2022-02-122).

Principe déontologique relié au journalisme d’opinion 

Journalisme d’opinion : (1) Le journaliste d’opinion exprime ses points de vue, commentaires, prises de position, critiques ou opinions en disposant, pour ce faire, d’une grande latitude dans le choix du ton et du style qu’il adopte. (2) Le journaliste d’opinion expose les faits les plus pertinents sur lesquels il fonde son opinion, à moins que ceux-ci ne soient déjà connus du public, et doit expliciter le raisonnement qui la justifie. (3) L’information qu’il présente est exacte et complète, tel que défini à l’article 9 du présent Guide. (article 10.2 du Guide de déontologie journalistique du Conseil de presse du Québec)

Griefs des plaignants

Grief 1 : informations inexactes

Principe déontologique applicable

Qualités de l’information : « Les journalistes et les médias d’information produisent, selon les genres journalistiques, de l’information possédant les qualités suivantes : a) exactitude : fidélité à la réalité ». (article 9 a) du Guide de déontologie journalistique du Conseil de presse du Québec)

1.1 Essais cliniques

Le Conseil doit déterminer si la chroniqueuse a transmis de l’information inexacte dans le passage suivant : « Qui sait, par exemple, que Pfizer n’a jamais rendu publics ses essais cliniques? »

Décision

Le Conseil de presse du Québec retient le grief d’information inexacte sur ce point et juge le correctif adéquat.

Analyse

Jean-Sébastien Trépanier considère que le passage ci-dessus est inexact puisque « les essais cliniques ont été publiés dans des revues révisées par des pairs. »

La rédactrice en chef du Devoir, Marie-Andrée Chouinard, admet que le plaignant a « absolument raison ». Elle ajoute : « C’est pourquoi dans notre mise au point nous affirmions : “Par ailleurs, affirmer que Pfizer n’a jamais publié ses essais cliniques est faux, ils sont disponibles et ont été publiés dans le New England Journal of Medicine. La compagnie pharmaceutique a toutefois demandé à protéger la composition du vaccin en vertu des droits de propriété intellectuelle.” »

De son côté, la chroniqueuse répond au Conseil : « Mon affirmation concernant les essais cliniques de Pfizer est basée […] sur un jugement obtenu au Texas quelques semaines plus tôt, le 6 janvier 2022, suite à une demande d’accès à l’information déposée par le Public Health and Medical Professionals for Transparency (PHMPT)1. Le PHMPT est un groupe de professionnels de la santé qui “existe pour rendre publiques les données et l’information qui sont à la base de la production de vaccins contre la Covid-19”. Déposée le 16 septembre 2021, cette demande visait à obliger la [Food and] Drug Administration (FDA) de rendre publique toute l’information qu’elle avait obtenue de Pfizer avant de permettre la commercialisation de leur vaccin. […] Or, si, selon l’argumentaire de Jean-Sébastien Trépanier, les essais cliniques avaient déjà été publiés en bonne et due forme –c’est-à-dire de façon suffisamment exhaustive pour qu’on puisse juger adéquatement des résultats– pourquoi aurait-on déposé une demande d’accès à l’information? »

Le fait qu’un groupe ait demandé aux autorités sanitaires américaines de rendre public l’ensemble des données liées à la certification du vaccin de Pfizer ne signifie pas que les essais cliniques n’ont pas été publiés.

Il est inexact d’affirmer que « Pfizer n’a jamais rendu publics ses essais cliniques » puisque l’article « Safety and Efficacy of the BNT162b2 mRNA Covid-19 Vaccine », publié le 10 décembre 2020 dans le New England Journal of Medicine, présente les résultats de l’essai clinique du vaccin contre la COVID-19 développé par Pfizer-BioNTech. Dans sa réplique au Conseil, la chroniqueuse admet qu’elle aurait pu faire preuve de plus de nuances. Ce qu’elle a écrit dans sa chronique ne comprend effectivement pas les précisions nécessaires et laisse croire à tort que l’entreprise pharmaceutique a caché des choses au public.   

La vérification des faits ayant permis de confirmer l’inexactitude de l’information, le Conseil retient le grief d’information inexacte, comme ce fut le cas dans la décision D2019-02-025. Dans ce dossier, les chroniqueuses avaient affirmé que la peine imposée à Alexandre Bissonnette (prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant 40 ans) est la plus lourde depuis l’abolition de la peine de mort au Canada. Les recherches du Conseil ont permis de constater qu’auparavant, au Nouveau-Brunswick, Justin Bourque a écopé en 2014 de 75 ans de prison ferme pour le meurtre de trois personnes et l’Albertain Douglas Garland a été condamné, en 2017, à une peine d’emprisonnement de 75 ans à la suite d’un triple meurtre. 

De la même façon, dans le cas présent, en vérifiant l’information transmise dans la chronique au sujet de la publication des essais cliniques de Pfizer, on constate qu’elle n’est pas fidèle à la réalité. 

Dans les jours suivants la chronique, Le Devoir a publié un correctif adéquat dans lequel il indique : « Par ailleurs, affirmer que Pfizer n’a jamais publié ses essais cliniques est faux, ils sont disponibles et ont été publiés dans le New England Journal of Medicine. » De plus, le passage mis en cause a été retiré de la chronique disponible en ligne.

1.2 Apparition de nouveaux variants

Le Conseil doit déterminer si la chroniqueuse a transmis de l’information inexacte dans le passage suivant : « On a découvert aussi que la nature de ces vaccins – qui ne cible qu’une petite partie du virus, la protéine du spicule – encourage la prolifération de variants en étant plus facile à contourner ».

Décision

Le Conseil de presse du Québec retient le grief d’information inexacte sur ce point et juge le correctif adéquat. 

Analyse

Jean-Sébastien Trépanier considère que la chroniqueuse « démontre des lacunes au niveau de ses connaissances scientifiques en disant que le fait que les vaccins ne soient dirigés que vers une protéine favorisait le développement de variants ». Selon lui, « c’est la transmission incontrôlée dans des pays peu vaccinés qui fait naître de nouveaux variants. Il faut une multiplication importante du virus pour voir apparaître des mutations qui donnent de nouveaux variants. » 

La rédactrice en chef du Devoir reconnaît que « cette phrase est en effet inexacte et elle a d’ailleurs été supprimée de la chronique ». Elle ajoute : « Dans notre mise au point, nous avons élaboré sur ce passage de la manière suivante : “Enfin, il n’est pas juste de dire que la nature des vaccins de Pfizer et Moderna encourage la prolifération de variants. C’est plutôt l’inverse qui se produit, les vaccins limitant l’apparition de nouveaux variants en empêchant la réplication du virus chez les individus vaccinés — on sait que c’est précisément lors de la réplication du virus que de nouveaux variants peuvent surgir.” »

Dans sa réplique au Conseil, la chroniqueuse cite l’article « COVID-19 Vaccine Makers Are Looking Beyond the Spike Protein », signé par Katherine J. Wu et publié le 21 mai 2021 dans The Atlantic. L’auteure, détentrice d’un doctorat en microbiologie de l’université Harvard, affirme : « La spicule est un ingrédient essentiel de tous les vaccins anti-COVID; il est la clé pour déclencher une réaction immunitaire digne de ce nom […] Depuis quelques mois, par contre, on constate que le coronavirus est un caméléon fuyant et que la spicule est son trait le plus perméable ». [Spike is a key ingredient in virtually every one of our current pandemic-fighting shots; it has been repeatedly billed as essential for tickling out any immune response worth its salt […] In recent months, though, it’s become clear that the coronavirus is a slippery, shape-shifting foe—and spike appears to be one of its most malleable traits.] (Traduction de la chroniqueuse)

Mme Pelletier explique : « C’est précisément ce à quoi je voulais en venir en parlant, dans ma chronique, du possible lien entre la nature des vaccins ARNm, qui misent sur les propriétés particulières de la protéine de spicule, et la prolifération de variants qui, on le voit, est en train de changer la nature de la pandémie. »

La chroniqueuse s’appuie toujours sur l’article paru dans The Atlantic lorsqu’elle fait valoir que « la physiologie plus “malléable” de la protéine de spicule semble la rendre plus vulnérable aux mutations créant ainsi un “échappatoire immunologique”, dit Katherine J. Wu. (“When spike operates alone, it creates an obvious immunological loophole through which a virus might slip”.) On étudie donc actuellement la possibilité de créer des vaccins qui ajouteraient d’autres éléments du coronavirus à la protéine de spicule afin de colmater le trou créé par les mutations en boucle. »

Mme Pelletier reconnaît : « La transmission du virus au sein de pays ou de communautés peu vaccinés encourage grandement la naissance de variants. Je n’ai jamais dit le contraire. Seulement, il y a de nouveaux facteurs dont il faut tenir compte, dont la vulnérabilité de la protéine de spicule, qu’on ignorait avant la mise en marché des vaccins et qu’on découvre aujourd’hui. » Cependant, elle considère que « loin d’avoir induit le public en erreur, [elle] croi[t] avoir bien fait [s]on travail de chroniqueure qui est celui […] d’amener des pistes de réflexion inédites. »

Si Mme Pelletier souhaitait par ce passage « amener des pistes de réflexion inédites » à travers sa chronique, on constate qu’elle ne l’a pas présenté de cette façon. Elle n’évoque pas une hypothèse lorsqu’elle écrit que la nature des vaccins « encourage la prolifération de variants en étant plus facile à contourner », elle fait plutôt une affirmation qui se révèle inexacte après vérification. 

Le passage du texte qui est mis en cause ne reflète pas le contenu de l’article de The Atlantic sur lequel elle dit s’être appuyée. Dans cet article, Katherine Wu n’affirme pas que la vaccination cause l’apparition de nouveaux variants. Mme Wu craint que la première génération de vaccins contre la COVID-19, qui s’attaquent à la protéine du spicule, devienne obsolète. Elle souhaite que les chercheurs développent des vaccins qui s’attaqueraient au virus de façon plus globale : « À terme, notre première génération de vaccins centrés sur le spicule deviendra probablement obsolète. Pour devancer cette fatalité, plusieurs entreprises cherchent déjà à développer de nouvelles formulations de vaccins contenant des fragments supplémentaires de coronavirus, mettant fin à notre relation monogame avec le spicule. » (« Eventually, our first generation of spike-centric vaccines will likely become obsolete. To get ahead of that inevitability, several companies are already looking to develop new vaccine formulations packed with additional bits of the coronavirus, ushering in an end to our monogamous affair with spike. » Traduction du Conseil) Francine Pelletier n’apporte pas ces nuances dans sa chronique en avançant un fait inexact.

En ce qui concerne l’apparition de nouveaux variants, plusieurs articles scientifiques ont démonté l’idée qu’ils pouvaient être causés par les vaccins, comme on peut le lire dans l’article « Les variants sont-ils créés par les vaccins, comme l’affirme un ancien prix Nobel? » publié le 18 mai 2021 sur le site Internet de TF1 Info. On y cite Vincent Maréchal, professeur de virologie et chercheur au Centre de recherche Saint Antoine (Inserm/Sorbonne Université) : 

« D’emblée, il se montre catégorique : les variants, explique-t-il, “ne sont pas créés par les vaccins”. Il suffit d’ailleurs de constater “que celui dit ‘anglais’ s’est propagé avant que les vaccins ne soient distribués au Royaume-Uni”. Et pour cause, il s’agit d’un processus naturel. “Il faut garder à l’esprit que la finalité de l’infection d’une cellule par un virus, c’est de produire des copies du virus. La cellule est détournée par le virus pour agir comme une photocopieuse”, résume de manière schématique le chercheur.

“Dans un monde idéal, si tout se passe bien, le virus prend le contrôle de la cellule et la reprogramme. Mais l’on peut comparer cette forme de photocopieuse aux moines copistes dans les abbayes : de temps en temps, en recopiant, ils faisaient quelques erreurs, oubliaient ou rajoutaient des caractères.”

Les virus (dont le Covid) peuvent eux aussi effectuer des erreurs, lors du processus de “réplication”. Le génome n’est alors pas reproduit à l’identique, ce qui entraîne la création d’une forme proche du virus dotée de quelques variations (des mutations) qui peuvent parfois produire les fameux variants. Puisqu’il s’agit d’un phénomène naturel, qui peut se produire lors de n’importe quelle infection, “il est logique qu’on voie émerger de multiples variants dans le cadre d’une épidémie aussi massive que celle que l’on observe aujourd’hui”, fait remarquer Vincent Maréchal. » 

Le Devoir a adéquatement rectifié les faits dans sa mise au point en indiquant : « Enfin, il n’est pas juste de dire que la nature des vaccins de Pfizer et Moderna encourage la prolifération de variants. C’est plutôt l’inverse qui se produit, les vaccins limitant l’apparition de nouveaux variants en empêchant la réplication du virus chez les individus vaccinés — on sait que c’est précisément lors de la réplication du virus que de nouveaux variants peuvent surgir. » De plus, à la lecture de la version révisée de la chronique disponible en ligne, on constate que la phrase visée par la plainte a été retirée.

Grief 2 : information incomplète

Principe déontologique applicable

Qualités de l’information : « Les journalistes et les médias d’information produisent, selon les genres journalistiques, de l’information possédant les qualités suivantes : e) complétude : dans le traitement d’un sujet, présentation des éléments essentiels à sa bonne compréhension, tout en respectant la liberté éditoriale du média. » (article 9 e) du Guide)

Le Conseil doit déterminer s’il était essentiel à la compréhension du sujet de mentionner, dans le passage suivant, que les études ont démontré que les vaccins demeurent efficaces pour prévenir les formes graves de la maladie et les hospitalisations, comme l’aurait souhaité le plaignant : « L’efficacité des vaccins Pfizer et Moderna – qui au départ faisait rêver, autour de 95 % – a baissé à 39-42 % après seulement 6 mois d’utilisation et, avec l’arrivée de chaque nouveau variant, celle-ci est appelée à baisser davantage ».

Décision

Le Conseil rejette le grief d’information incomplète.

Analyse 

Jean-Sébastien Trépanier soutient que, dans le passage ci-dessus, « la baisse du taux d’efficacité est pour l’infection, les vaccins ont montré dans toutes les études qu’ils demeuraient efficaces pour prévenir les formes graves et les hospitalisations. »

La chroniqueuse Francine Pelletier fait valoir au Conseil que le chiffre de 95 % avancé dans sa chronique ne concernait pas la prévention de formes graves de la maladie et d’hospitalisations. Elle souligne que ce chiffre portait sur l’efficacité des vaccins contre la transmission de la maladie. Elle met en preuve une page du site du gouvernement du Canada portant sur l’efficacité du vaccin produit par Pfizer, où l’on peut lire : « Les essais cliniques ont montré qu’à partir d’une semaine après la deuxième dose, le vaccin Comirnaty MD de Pfizer-BioNTech contre la COVID-19 était efficace à environ : 95 % pour protéger les participants à l’essai de 16 ans et plus; 100 % pour protéger les participants de 12 à 15 ans ».

Les chiffres avancés par la chroniqueuse concernent effectivement l’efficacité des vaccins Pfizer et Moderna contre la transmission de la maladie et non contre les formes graves de la maladie et les hospitalisations, tel que l’indique la version modifiée de la chronique. 

Le taux de 95 % présenté par Francine Pelletier dans sa chronique correspond au résultat de l’essai clinique du vaccin mis au point par Pfizer-BioNTech en ce qui concerne l’efficacité à prévenir la maladie. La conclusion de l’article publié dans le New England Journal of Medicine sur les essais cliniques indique : « Deux doses de BNT162b2 a apporté une protection de 95 % contre la COVID-19 chez les personnes de 16 ans ou plus. » (« A two-dose regimen of BNT162b2 conferred 95% protection against Covid-19 in persons 16 years of age or older. » Traduction du Conseil)  Il n’y est pas question d’un taux d’efficacité contre des formes graves de la maladie. 

Le plaignant aurait souhaité que la chroniqueuse mentionne que « la baisse du taux d’efficacité est pour l’infection, les vaccins ont montré dans toutes les études qu’ils demeuraient efficaces pour prévenir les formes graves et les hospitalisations », mais il n’indique pas en quoi cette information était essentielle à la compréhension du sujet dans le contexte où Mme Pelletier faisait bel et bien référence, dans sa chronique originale, au taux d’efficacité du vaccin contre la transmission. 

Grief 3 : absence d’identification des sources

Principe déontologique applicable

Identification des sources : « Les journalistes identifient leurs sources d’information, afin de permettre au public d’en évaluer la valeur, sous réserve des dispositions prévues à l’article 12.1 du présent Guide. » (article 12 du Guide)

3.1 Efficacité des vaccins

Le Conseil doit déterminer si la chroniqueuse a omis d’identifier la source des statistiques qu’elle présente dans le passage suivant : « L’efficacité des vaccins Pfizer et Moderna – qui au départ faisait rêver, autour de 95 % – a baissé à 39-42 % après seulement 6 mois d’utilisation et, avec l’arrivée de chaque nouveau variant, celle-ci est appelée à baisser davantage ».

Décision

Le Conseil retient le grief d’absence d’identification des sources sur ce point et juge que le correctif n’est pas adéquat. 

Analyse

Mathieu Breton déplore que la chroniqueuse ne présente « aucune source pour appuyer les statistiques » présentées dans le passage ci-dessus.

La rédactrice en chef du Devoir reconnaît que « pour un sujet aussi sensible que celui de l’efficacité de la vaccination pour contrer la pandémie de COVID-19, il eut été en effet souhaitable que nous recourions à une publication systématique de nos sources d’information, pour permettre aux lecteurs de comprendre d’où provenait l’information. C’est pourquoi dans la version corrigée, nous référons à l’étude du cas israélien à laquelle Mme Pelletier fait référence dans sa chronique. »

Francine Pelletier indique pour sa part au Conseil qu’« il est entendu que le ou la chroniqueur.e est là pour faire du “commentaire”, pour amener un éclairage particulier. Nous ne sommes pas là pour faire le pour et le contre d’une situation. On ne nous demande pas, en d’autres mots, d’être objectifs. Par conséquent, vous trouverez peu de chroniqueur.e.s qui donnent des sources – ce qui s’apparente davantage à un style plus factuel ou académique. »

Il est important de rappeler que les journalistes d’opinion sont tenus aux mêmes critères concernant l’identification de leurs sources que les journalistes factuels. Dans le dossier D2017-12-152 qui visait une chroniqueuse, le Conseil a retenu le grief d’absence d’identification d’une source et a souligné qu’« un journaliste d’opinion doit s’appuyer sur des faits vérifiables pour construire son argumentaire ». Dans la chronique visée par la plainte, la journaliste affirmait que « de nombreux sondages » avaient démontré l’appui de la population à un projet de transport, sans toutefois indiquer à quels sondages elle faisait référence. Le Conseil a déterminé que « la chroniqueuse ne précise pas à quels sondages elle réfère, alors qu’ils étaient pourtant au cœur de sa chronique. » Il a également jugé que « sans l’identification des sondages utilisés, la journaliste n’expose pas les faits les plus pertinents sur lesquels elle fonde son opinion. Il était souhaitable pour le public de savoir sur quels sondages reposait sa thèse, d’autant plus qu’au moins un sondage concluait le contraire. »

De la même façon, dans le cas présent, les données présentées dans la chronique n’étaient pas connues du grand public et à la lecture du texte de Francine Pelletier, le lecteur n’est pas en mesure de connaître l’origine des statistiques qu’elle présente lorsqu’elle affirme que « l’efficacité des vaccins Pfizer et Moderna – qui au départ faisait rêver, autour de 95 % – a baissé à 39-42 % après seulement 6 mois d’utilisation et, avec l’arrivée de chaque nouveau variant, celle-ci est appelée à baisser davantage ». 

Pour avoir accès à la source de ces statistiques, le lecteur doit comprendre que l’information se  trouve dans le texte d’opinion du Dr Norman Doidge publié dans le Globe and Mail et sur lequel Francine Pelletier s’est basée pour la rédaction de sa chronique parue dans Le Devoir. L’origine des données n’était pas facilement accessible puisqu’il fallait notamment pouvoir lire l’anglais et détenir un abonnement au quotidien anglophone pour accéder à ce long texte. 

Comme le fait valoir la rédactrice en chef du Devoir, le sujet de la chronique était particulièrement sensible. Dans ce contexte, il était important que les lecteurs sachent à quelle étude référaient les données afin de pouvoir en évaluer la valeur.

La mise au point publiée par Le Devoir indique : « Il aurait aussi fallu préciser que l’efficacité des vaccins après deux doses était au départ de 95 % pour protéger contre les formes graves de la COVID-19, c’est-à-dire les formes qui nécessitent une hospitalisation et mènent au décès. Au Québec, six mois après la deuxième dose, cette protection s’élevait toujours à 85 %. Quant à la baisse de couverture évoquée autour de 39 % à 42 %, elle fait référence au cas israélien au moment de l’arrivée du variant Delta, cité dans le texte publié par le Globe and Mail auquel la chroniqueuse se réfère tout au long de sa chronique. » Ce correctif est incomplet et inexact. En effet, on omet d’indiquer que le chiffre de 42 % réfère au résultat d’une étude2 menée par la Mayo Clinic, le centre de recherche américain hospitalo-universitaire de réputation mondiale, et prépubliée quelques mois plus tôt. Par ailleurs, on associe à tort le taux de 95 % au taux d’efficacité du vaccin pour protéger contre les formes graves de la maladie et aux hospitalisations, alors qu’il s’agit du pourcentage d’efficacité du vaccin pour prévenir la maladie de façon générale.  

Ces correctifs inadéquats se retrouvent également dans les modifications apportées à la chronique : « Même après l’arrivée d’Omicron, qui a sérieusement écorché la réputation des vaccins à ARN messager, le discours des autorités n’a d’ailleurs pas beaucoup évolué. L’efficacité après deux doses,  contre les effets graves de la COVID-19, des vaccins Pfizer et Moderna — qui au départ faisait rêver, autour de 95 % — a baissé, selon une étude israélienne citée par le Dr Doidge, à 39-42 % après seulement 6 mois d’utilisation et, avec l’arrivée de chaque nouveau variant, celle-ci est appelée à baisser davantage. Pourtant, on continue tête baissée comme si toutes ces données ne changeaient rien au plan initial et en prônant toujours plus de doses de rappel. » Le correctif indique que les statistiques présentées par la chroniqueuse proviennent d’une étude israélienne, mais il reste imprécis et incomplet.

3.2 Traitement efficace

Le Conseil doit déterminer si la chroniqueuse a omis d’identifier la source des informations présentées dans le passage suivant : « Il s’agit d’un “médicament réaffecté”, conçu initialement comme un antidépresseur, mais qui s’avère efficace pour traiter le coronavirus chez les gens vulnérables ».

Décision

Le Conseil rejette le grief d’absence d’identification des sources sur ce point.

Analyse

Mathieu Breton déplore que, dans le passage ci-dessus, la chroniqueuse n’indique pas sur quoi « cette phrase est appuyée pour dire qu’il s’agit d’un traitement efficace ».

Francine Pelletier fait valoir au Conseil : « Dans ce cas-ci, la référence était nommée : je reprenais ici les arguments de Norman Doidge, un psychiatre torontois qui avait publié un long article quelques jours plutôt dans le Globe and Mail. » Elle pointe le passage suivant de sa chronique du Devoir : « D’emblée, il [Norman Doidge] mentionne la fluvoxamine, un médicament autorisé par l’Ontario du bout des lèvres un peu avant Noël. Il s’agit d’un “médicament réaffecté”, conçu initialement comme un antidépresseur, mais qui s’avère efficace pour traiter le coronavirus chez les gens vulnérables. »

À la lecture du paragraphe où se trouve le passage visé par la plainte (soulignement), on constate que la source, le Dr Norman Doidge, est bien identifiée : « Norman Doidge n’est pas un complotiste, rassurez-vous. Psychiatre et directeur d’un think tank sur la santé, il croit aux vaccins et à la Santé publique. Seulement, il ose dresser un bilan exhaustif des erreurs des deux dernières années — dont le manque de débat, justement, entourant les questions sanitaires. D’emblée, il mentionne la fluvoxamine, un médicament autorisé par l’Ontario du bout des lèvres un peu avant Noël. Il s’agit d’un “médicament réaffecté”, conçu initialement comme un antidépresseur, mais qui s’avère efficace pour traiter le coronavirus chez les gens vulnérables. »

Dès le début du paragraphe, la chroniqueuse présente le Dr Doidge puis elle décrit le point de vue qu’il défend. C’est toujours de lui dont il est question lorsqu’elle écrit : « Il mentionne la fluvoxamine ». Lorsque Francine Pelletier indique qu’« il s’agit d’un “médicament réaffecté” ». Il est clair que l’expression « médicament réaffecté », présentée entre guillemets, est une citation du Dr Doidge. 

Dans ce cas-ci, la source de l’information est identifiée et cela est suffisant pour que le public puisse en évaluer la valeur. 

Conclusion

Le Conseil de presse du Québec retient la plainte de Jean-Sébastien Trépanier, Mathieu Breton ainsi que de trois plaignants en appui contre la chronique « La pandémie revue et corrigée » de la chroniqueuse Francine Pelletier publiée dans Le Devoir le 26 janvier 2022, concernant les griefs d’informations inexactes et d’absence d’identification des sources. Le correctif du point 3.1 en lien avec l’absence d’identification des sources n’étant pas adéquat, le Conseil blâme les mis en cause. Les autres correctifs du Devoir concernant les griefs retenus étaient adéquats. Par ailleurs, le Conseil rejette le grief d’information incomplète.

Le Conseil de presse du Québec rappelle que : « Lorsqu’une plainte est retenue, l’entreprise de presse visée par la décision a l’obligation morale de la publier ou de la diffuser. Les entreprises de presse membres s’engagent à respecter cette obligation et à faire parvenir au Conseil une preuve de cette publication ou diffusion dans les 30 jours de la décision. » (Règlement No 2, article 31.02)

La composition du comité des plaintes lors de la prise de décision :

Représentants du public :

Suzanne Legault, présidente du comité des plaintes

Charles-Éric Lavery

Représentantes des journalistes :

Camille Lopez

Paule Vermot-Desroches

Représentants des entreprises de presse :

Jeanne Dompierre

Stéphan Frappier

1 Référence. Greene, Jenna, (2022) « ‘Paramount importance’: Judge orders FDA to hasten release of Pfizer vaccine docs », consulté en mai 2023.

https://www.reuters.com/legal/government/paramount-importance-judge-orders-fda-hasten-release-pfizer-vaccine-docs-2022-01-07/

2 Référence. Puranik A, Lenehan PJ, Silvert E, Niesen MJM, Corchado-Garcia J, O’Horo JC, Virk A, Swift MD, Halamka J, Badley AD, Venkatakrishnan AJ, Soundararajan V, (2021) « Comparison of two highly-effective mRNA vaccines for COVID-19 during periods of Alpha and Delta variant prevalence », consulté en mai 2023. 

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34401884/#:~:text=Both%20vaccines%20were%20highly%20effective,CI%3A%2073%2D93%25).